Le lendemain, beaucoup d'habitants de Saint-André, honteux d'être venus à l'encan de nos meubles, vinrent nous proposer de les racheter pour ce qu'ils leur avaient coûté. Nous reprîmes ainsi, dans des conditions raisonnables, ce qui nous convint le mieux, quand nous jugeâmes que les acheteurs n'avaient acquis que par poltronnerie. Quant aux bons républicains, ils ne se soumirent pas à cette complaisance antinationale. La batterie de cuisine, une des choses ayant le plus de valeur, était très belle. On l'avait transportée au district de Bourg avec l'intention de l'envoyer à la Monnaie. On nous la rendit, ainsi que la bibliothèque, qui avait été également déposée au district. Nous passâmes très agréablement plusieurs jours à la placer sur ses étagères, et, avant l'arrivée du docteur Dupouy, tous nos arrangements intérieurs étaient terminés comme si nous avions été installés au Bouilh depuis un an.

J'eus à ce moment un très grand bonheur: ce fut l'arrivée de ma chère bonne Marguerite. Mme de Valence, en sortant de prison à Paris, l'avait appelée chez elle pour soigner ses deux filles. Mais dès que cette excellente femme apprit mon retour, rien ne put l'empêcher de venir me rejoindre. Je la revis avec un sensible plaisir. Elle avait échappé, malgré l'aristocratie de son tablier blanc, à tous les dangers de la Terreur. Un mois après mon départ pour l'Amérique, elle arrivait à Paris, où une bourgeoise de ses amies lui donnait asile. Quelques jours après elle sortait, vêtue comme d'habitude en bonne de grande maison, avec un tablier d'une blancheur de neige. À peine avait-elle fait quelques pas dans la rue, qu'une cuisinière, le panier au bras, la poussa dans un de ces passages sombres que l'on nomme à Paris une allée, et lui dit: «Ah! malheureuse, vous ne savez donc pas que vous serez arrêtée et guillotinée avec un tablier comme celui-là!» Ma pauvre bonne fut stupéfaite d'avoir encouru la peine de mort pour cette habitude de toute sa vie. Elle remercia celle qui venait de la lui sauver, et ayant caché son ajustement antirépublicain, elle s'empressa d'acheter quelques aunes de toiles pour, comme elle le disait, se déguiser.

Peu de temps après, passant sur la place Vendôme, elle aperçut deux enfants de six à sept ans jouant devant une porte cochère, et, les trouvant jolis, elle leur parla. Elle apprit d'eux qu'ils demeuraient avec leur grand-père qui était impotent et avait des gardes chez lui, que leur papa et leur maman étaient en prison, que tous les domestiques avaient quitté et qu'ils restaient seuls avec grand-papa. Il n'en fallait pas davantage à l'excellent coeur de Marguerite. S'étant fait conduire par les enfants chez leur grand-père, celui-ci lui confirma la vérité de leur récit. Elle lui proposa de rester à son service pour le soigner, ainsi que les enfants. Il accepta avec bonheur, et, deux heures après, elle s'installait auprès d'eux. Son séjour dans cette maison se prolongea jusqu'après la mort de Robespierre. Mme de Valence la prit alors chez elle. Dès mon retour, comme je l'ai dit, elle vint me retrouver. Elle arriva au Bouilh à temps pour recevoir ma chère fille Charlotte, dont j'accouchai le 4 novembre 1796. Je la nommai Charlotte[70] parce qu'elle était filleule de M. de Chambeau. Sur le registre de la commune, néanmoins, elle fut inscrite sous le nom d'Alix, seul nom, par conséquent, qu'elle put prendre dans les actes.

III

Lorsque je fus rétablie, dans le mois de décembre, mon mari alla faire une tournée à Tesson, à Ambleville et à La Roche-Chalais, où il ne nous restait que quelques vieilles tours ruinées, de 30.000 francs de cens et rentes que valait cette terre. Je restai seule dans le grand château du Bouilh, avec Marguerite, deux servantes et le vieux Biquet, qui s'enivrait tous les soirs. Les paysans de la basse-cour étaient loin. Quelques mauvaises planches seulement fermaient la partie du rez-de-chaussée non encore achevée. C'était le temps où les troupes de brigands nommé chauffeurs jetaient la terreur dans tout le midi de la France. Tous les jours on contait d'eux de nouvelles horreurs. Ils avaient brûlé les pieds d'un M. Chicous, négociant de Bordeaux, à deux lieues du Bouilh, pour l'obliger à dire où était son argent. Plusieurs années après, j'ai vu cet infortuné marchand, appuyé sur des béquilles. J'étais glacée de terreur, je l'avoue à ma honte. Combien de fois, assise sur mon lit, n'ai-je pas passé la moitié de la nuit écoutant les chiens de garde aboyer, et croyant qu'à tous moments les brigands allaient forcer les planches minces qui fermaient alors les fenêtres du rez-de-chaussée. Il me semble n'avoir jamais passé de ma vie un temps plus pénible! Comme je regrettais ma ferme, mes bons nègres, ma tranquillité d'autrefois! Mes jours n'étaient pas plus heureux que mes nuits. Je pensais à mon mari, courant le pays sur un mauvais cheval, au milieu de l'hiver, dans des chemins affreux comme étaient ceux des provinces méridionales, surtout à cette époque.

Nos affaires, qui étaient loin de prendre une tournure favorable, me préoccupaient aussi constamment. On avait conseillé à mon mari de n'accepter la succession de son père que sous bénéfice d'inventaire, et plût à Dieu qu'il l'eût fait! Mais la manière funeste dont nous avions perdu mon beau-père et le profond respect que M. de La Tour du Pin avait pour sa mémoire le détourna d'adopter un tel parti. Cette succession comprenait la terre du Bouilh, quelques parties de La Roche-Chalais et nos droits sur la fortune de ma belle-mère, qui s'était engagée par notre contrat de mariage.

Je n'entrerai pas dans les détails de notre ruine, dont le souvenir m'échappe maintenant, et ne les ayant d'ailleurs jamais bien exactement connus. Je sais seulement que, lorsque je me suis mariée, mon beau-père passait pour avoir 80.000 francs de rentes. Pendant son ministère, il vendit le domaine d'une terre en Quercy, nommé Cénevières. Cette terre avait perdu, par l'abolition des cens et rentes, la plus grande partie de sa valeur, représentée par un revenu de 15.000 à 20.000 francs. Elle fut achetée par un ancien administrateur de la monnaie de Limoges, M. Naurissart[71]. On spécifia dans le contrat que l'acheteur n'était pas acquéreur des droits de cens et rentes, pour le cas où on les rétablirait.

La terre de La Roche-Chalais, près de Coutras, n'avait pas de domaine foncier. Elle était toute en rentes. Mon beau-père y entretenait un régisseur pour les percevoir, et un vaste grenier pour emmagasiner celles qui se percevaient en nature et que l'on vendait au fur et à mesure de leur rentrée. Le revenu de cette terre se montait à 30.000 francs nets. Mon beau-père, étant passé à La Roche-Chalais en se rendant aux États généraux, céda à un meunier, moyennant une rente de 2.400 francs, les débris du vieux château pour construire des moulins sur la rivière qui dépendait de la terre. Le passage de la rivière était déjà affermé pour une somme de 1.000 à 1.100 francs.

Trois mois après, le meunier se considéra comme propriétaire. Mon beau-père l'attaqua devant les tribunaux pour le mettre en demeure de payer les matériaux avec lesquels il avait construit les moulins. Le procès traîna en longueur, et, ayant été porté devant le Conseil d'État, sous Napoléon, nous le perdîmes.

Ainsi donc, voici comment on peut évaluer nos pertes: