Mon oncle vécut alors ouvertement avec Mlle Rogier, dont il avait eu deux filles[93] pendant la vie de sa femme, et, comme elle devint de nouveau grosse, quoiqu'elle fût loin d'être jeune, il l'épousa publiquement. Sa soeur, lady Jerningham, en éprouva une peine extrême. Pour l'apaiser, il lui confia, pour l'élever, sa fille légitime[94], et ne garda avec lui que les deux bâtardes[95]. Celles-ci portaient son nom, avec cette différence qu'elles ne mettaient pas sur leurs cartes de visite honorable miss Dillon mais miss Dillon tout court. Toutes deux étaient charmantes, belles et bien élevées. L'une est morte à dix-huit ans. La seconde a épousé lord Frederick Beauclerk, frère du duc de Saint-Albans.

Comme ma tante ne se souciait pas beaucoup de voir lady Dillon, je fus chez elle avec sa fille, ma cousine, lady Bedingfeld, en ce moment à Londres pour quelques jours. Lord Dillon nous reçut de façon convenable, mais en homme du monde, sans le moindre intérêt. Il nous offrit sa loge à l'Opéra pour le soir même et nous l'acceptâmes. C'est le seul bienfait que j'aie reçu de lui. Il faisait une pension de 1.000 livres sterling à son oncle l'archevêque, âgé de quatre-vingts ans. Pour ce qui me concerne, j'eus beau être la fille de son frère, il ne me vint jamais en aide pendant les deux ans et demi que je passai en Angleterre.

Le deuxième oncle que je visitai, cette fois avec lady Jerningham, lord Kenmare, qui portait auparavant le nom de honorable Valentin Browne, me reçut tout autrement, quoique je ne fusse sa nièce que par sa première femme, soeur de mon père et morte depuis de longues années. Il était alors remarié. Du premier lit, il avait eu une fille, ma cousine par conséquent, lady Charlotte Browne. Celle-ci, par son mariage, devint plus tard lady Charlotte Goold.

Lord Kenmare, sa fille et tous les siens m'accueillirent avec une obligeance et une bonté sans pareilles, et l'amitié de lady Charlotte en particulier ne s'est jamais démentie. Elle avait alors dix-huit ans, et on la recherchait beaucoup comme étant un bon parti de 20.000 livres sterling.

IV

J'allai voir, à Richmond, notre tante, Mme d'Hénin. Elle prit beaucoup d'humeur de notre projet de passer quelque temps à Cossey avec lady Jerningham.

Mme d'Hénin était dominante à l'excès, jusqu'à la tyrannie même, et tout ce qui portait le plus léger ombrage à son empire la contrariait plus que de raison. Son autorité s'exerçait principalement sur M. de Lally, quoiqu'elle lui fût, il faut le reconnaître, très utile par sa décision et par sa fermeté. Mais elle ne souffrait pas de rivale, et M. de Lally ayant commis l'imprudence, pendant les trois ou quatre mois que Mme d'Hénin avait passés en France, d'aller à Cossey, où il s'était amusé comme un écolier en vacances, elle avait pris lady Jerningham en horreur. Aussi, en apprenant que son neveu, M. de La Tour du Pin, et moi, nous projetions de nous établir pendant six mois à la campagne, chez lady Jerningham, elle en éprouva un dépit non dissimulé. Malgré son caractère emporté et entier, Mme d'Hénin ne manquait cependant pas d'esprit de justice. Elle fut donc forcée de convenir que, débarqués sans ressources en Angleterre, il était bien naturel pour nous d'accepter avec joie d'être accueillis par une parente si proche et si considérée dans le monde que l'était ma tante Jerningham. Mme d'Hénin et M. de Lally avaient un établissement commun. Leur âge à tous deux aurait dû empêcher le public de trouver un motif à scandale dans cette association. On la tourna fort en ridicule cependant. Mme d'Hénin, malgré ses réelles et grandes qualités, n'était pas aimée généralement. Quelques amies lui restaient très fidèles; mais son caractère facilement irascible et emporté lui créait des ennemis presque à son insu.

Après trois jours de résidence à Londres, je constatai que je n'aurais aucun plaisir à y demeurer davantage. La société des émigrés, leurs caquets, leurs petites intrigues, leurs médisances m'en avaient rendu le séjour odieux. Un soir, j'allai chez Mme d'Ennery, amie et proche parente de Mme d'Hénin. Sa fille, la duchesse de Levis, très jeune encore, remplie de prétentions, était une des pâles constellations autour de laquelle voltigeait tout ce qui avait des airs parmi les émigrés. J'y rencontrai Mme et Mlle de Kersaint, et j'appris que le fougueux aristocrate, Amédée de Duras, si hautain, si intolérant, ne dédaignait pas les 25.000 francs de rente de cette jeune personne, parente de Mme d'Ennery. Sa mère avait pu préserver la fortune qu'elle possédait à la Martinique. J'étais plus âgée que Mlle de Kersaint de six ans, et je lui faisais grand peur, comme elle me l'a dit depuis.

Enfin, le départ pour Cossey s'organisa, à ma grande joie. Lady Jerningham devait nous précéder à la campagne. Il fut donc décidé que je m'installerais chez ma belle mère, Mme Dillon, pendant quelques jours. Là, j'appris avec grande satisfaction qu'Edward de Fitz-James emmenait des chevaux de selle. Comme j'avais la réputation d'être une excellente écuyère, il emporta pour mon usage une selle de femme. Ma belle-mère me donna un charmant habit de cheval, et nous nous promîmes de faire de belles promenades.

Nous partîmes de Londres, comme une caravane: ma belle-mère[96], moi, ma fille[97], mon fils[98], la bonne[99], et Flore, la mulâtresse de Mme Dillon, dans une berline; Mme de Fitz-James, Alexandre de La Touche et mon mari, dans une autre. Puis la vieille gouvernante de Betsy, et enfin M. de Fitz-James, ses chevaux, grooms, etc.