Nous allâmes coucher à Newmarket, où avaient lieu les fameuses courses que j'étais bien curieuse de voir. Nous y restâmes toute la journée du lendemain. C'était le dernier jour de courses et celui où l'on se disputait le prix du roi. Nous passâmes toute la journée sur le turf[100], et par un bonheur fort rare en Angleterre, il fit le plus beau temps du monde. J'ai conservé le souvenir de cette journée comme une de celles de ma vie où je me suis le plus amusée et intéressée. Le lendemain, nous repartîmes pour aller coucher à Cossey. C'était, je crois, dans les premiers jours d'octobre 1797.

Ma tante aimait beaucoup les enfants; elle s'empara d'Humbert. Aussitôt après le déjeuner, elle l'emmenait dans sa chambre et le gardait toute la matinée, s'occupant de lui donner des leçons, de le faire écrire et lire en anglais et en français. Sa toilette même était l'objet de ses soins. Je voyais arriver des habits, des redingotes, du linge, etc., tout un mobilier pour mes enfants. Elle était pour moi aussi d'une bonté extrême. Ayant remarqué que je faisais bien mes robes, sous prétexte de donner le goût de l'ouvrage à Fanny Dillon[101], ma cousine, qui se trouvait également à Cossey, elle apportait dans ma chambre et mettait à ma disposition des pièces de mousseline, des étoffes de toutes espèces, attention qui me semblait d'autant plus agréable que j'étais arrivée de France fort légèrement vêtue pour le climat de l'Angleterre.

Ma tante apprit que mes enfants n'avaient pas été encore inoculés—la vaccine venait seulement d'être découverte—elle se chargea d'y suppléer et fit venir son chirurgien de Norwich pour procéder à l'opération. Enfin, elle nous entoura de soins de tous genres, et le temps que je passai à Cossey fut aussi agréable que nous pouvions le souhaiter.

Nous étions nombreux. Autour de la table se réunissaient un grand nombre de très proches parents, surtout quand lady Bedingfeld[102] était là. Voici les convives qui s'y assirent durant les quatre premiers mois: sir William et lady Jerningham, leurs trois fils, George, William et Edward, lady Bedingfeld et son mari[103]; Fanny Dillon, fille de lord Dillon et nièce de ma tante, lady Jerningham; mon mari et moi; ma belle-mère Dillon, ses deux enfants, Betsy et Alexandre de La Touche, et son gendre, Edward de Fitz-James; puis John Dillon, un de nos cousins. Je ne dois pas oublier ma soeur Fanny, que l'on nommait la petite pour la distinguer de l'autre Fanny, ma cousine, et la gouvernante. Enfin, en y comprenant le bon chevalier Jerningham et le chapelain, cela faisait une table de dix-neuf couverts. Le cuisinier français était excellent, et la chère abondante, sans recherche extraordinaire.

Sir William possédait des revenus évalués à 18.000 livres sterling, ce qui ne constitue pas une grande fortune en Angleterre, mais était suffisant pour lui permettre de vivre largement. La maison était vieille, mais commode. La chapelle où officiait le chapelain avait été installée dans les greniers, suivant l'usage des catholiques avant l'émancipation.

Tout l'hiver se passa très agréablement. Vers le mois de mars, Mme Dillon, ma soeur Fanny, M. et Mme de Fitz-James retournèrent à Londres pour les couches de cette dernière, mais nous restâmes à Cossey jusqu'au mois de mai. Ma tante devant passer l'été à Londres, sir William nous proposa de nous installer, pendant la durée de son absence, dans un joli cottage qu'il avait bâti dans le parc. Comme j'étais grosse de quatre mois, et assez souffrante de ma grossesse, je préférai ne pas rester aussi isolée, dans la crainte de ne pas mener à bien l'enfant que je portais. D'un autre côté, Mme d'Hénin jetait feu et flamme à la pensée de la prolongation de notre séjour à la campagne, et insistait pour nous avoir chez elle, à Richmond, où elle pouvait nous loger. Nous acceptâmes donc d'aller l'y rejoindre, quoique ce fût bien contre mon gré. Mais mon mari ne voulait pas désobliger sa tante, et d'ailleurs nous avions à Londres quelques affaires dont je vais conter le sujet.

Je ne relis pas les cahiers précédents de ces souvenirs. Je n'ai donc pas la certitude d'avoir dit qu'à mon arrivée à Boston, j'avais écrit à mon excellent instituteur, M. Combes, alors établi chez, ma belle-mère, Mme Dillon, à la Martinique. Mon père lui avait donné une bonne place: celle de greffier de l'île. Il avait exercé cette fonction à Saint-Christophe et à Tabago, et, demeurant dans la maison, il avait pu en accumuler les émoluments jusqu'à concurrence d'une somme de 60.000 francs. Mme Dillon lui avait emprunté ce capital moyennant le payement des intérêts. Lorsque M. Combes apprit, à la Martinique, où il se trouvait, notre arrivée à Boston, et qu'il fut au courant de notre intention d'acheter une propriété, l'excellent homme, qui m'aimait comme un père, eut l'idée de joindre la totalité de cette somme, son unique fortune, aux fonds dont nous disposions, afin de nous permettre d'acquérir un établissement plus considérable, où il viendrait nous rejoindre pour ne plus nous quitter.

Il sollicita donc de Mme Dillon le remboursement du capital qu'il lui avait prêté. Elle repoussa non seulement sa demande, mais refusa même de prendre des termes pour le lui restituer. Désespéré de l'écroulement de ses projets, il conjura, menaça: tout fut inutile. Chaque vaisseau qui venait de la Martinique aux États-Unis m'apportait une lettre de lui. Il m'écrivait qu'il n'osait pas quitter Mme Dillon, espérant que par sa présence il parviendrait à lui arracher quelque chose. Sur ces entrefaites, Mme Dillon partit pour l'Angleterre. Avant son départ, le pauvre M. Combes, qui resta à la Martinique, se fit délivrer un acte de reconnaissance en forme des 60.000 francs de capital et des intérêts, se montant alors à près de 10.000 francs, qu'elle lui devait.

Lors de mon arrivée à Richmond, je reçus la triste nouvelle de la mort de mon vieil ami. Peu de temps auparavant, dans une dernière lettre, il me disait que le climat des Îles, et plus encore le chagrin de me savoir de nouveau hors de France, sans ressources, le tuait; il ajoutait qu'il écrivait à Mme Dillon pour la prier de me payer les intérêts du capital de 70.000 francs qu'elle lui devait, etc.

Par un testament en bonne forme, il me laissait sa créance de 70.000 francs sur Mme Dillon ainsi que les intérêts courants, qui se montaient à 1.500 ou 1.800 francs. À dater du jour où elle connut ce legs, l'attitude de Mme Dillon à notre égard changea complètement. Elle tenait une bonne maison à Londres et dépensait largement en dîners, soirées et comédies de société. Mais, avions-nous besoin de quelque argent, elle nous renvoyait à un émigré créole chargé du soin de ses affaires. À toutes nos demandes tendant à obtenir qu'elle prît des termes pour nous payer les intérêts de notre créance, elle répondait évasivement. Tantôt les sucres ne se vendaient pas, tantôt les fonds n'étaient pas arrivés; enfin chaque jour on nous opposait de nouvelles excuses. M'étant adressée directement à elle, je fus fort mal reçue. Nous parlâmes de la chose à son fils, Alexandre de La Touche. Mon mari en entretint également l'homme d'affaires. Nos démarches restèrent sans succès.