On nous donnait en somme comme une aumône ce qu'on prélevait sur notre propre bien. Cependant il nous fallait payer notre part du ménage chez Mme d'Hénin et cela aussi constituait pour nous une nouvelle cause de gêne, à laquelle vint s'ajouter la nécessité de refaire une layette pour l'enfant attendu, car j'avais laissé en France tout ce qui était nécessaire au premier âge. Ah! que de fois je gémissais de n'être pas demeurée à Cossey!

L'association de ménage avec Mme d'Hénin m'était insupportable. Elle nous avait si mal logés que nous ne pouvions recevoir personne. Notre installation comprenait deux uniques petites chambres à coucher au rez-de-chaussée, et, en Angleterre, il n'est pas d'usage d'admettre des visiteurs dans la chambre où l'on couche. J'occupais une de ces chambres avec ma fille; M. de La Tour du Pin, l'autre, avec son fils. Le soir seulement, nous retrouvions ma tante dans un joli salon qu'elle avait au premier étage. C'était très incommode, assurément; mais si la vie eût été donnée, je ne m'en serais pas tourmentée. J'admettais les grandes et éminentes qualités de Mme d'Hénin, jamais je ne sortais du respect que je lui devais; il me fallait reconnaître cependant que nos caractères ne sympathisaient pas. Peut-être était-ce de ma faute, et aurais-je dû rester insensible aux mille petits coups d'épingle qu'elle me donnait. M. de Lally, le plus timoré des hommes, n'aurait osé risquer la moindre drôlerie dont j'eusse pu m'amuser. J'étais encore jeune et rieuse. À vingt-huit ans, comment aurais-je pu avoir la sévérité de maintien qui s'imposait aux cinquante ans qu'avait ma tante? Toute à la politique, la constitution qu'il fallait donner à la France seule l'occupait. Cela m'ennuyait à mourir. Et puis venaient les écrits de M. de Lally, qu'il fallait lire et relire mot à mot, phrase à phrase!…

Enfin, j'aspirais à avoir un ménage à moi, tel petit qu'il fût. Comme je n'en voyais pas le moyen, je me résignais.

CHAPITRE VIII

I. La princesse de Bouillon en Angleterre.—Son gendre M. de Vitrolles.—Une étrange passion.—Un fou furieux.—II. Naissance d'Edward.—Changement de logement à Richmond.—Mort du petit Edward.—Facilités de la vie en Angleterre: usages des fournisseurs.—La famille de Thuisy.—Un aide en repassage.—III. Grande gêne de M. et de Mme de La Tour du Pin.—Détresse de M. de Chambeau.—M. de La Tour du Pin lui vient en aide.—Les cent livres sterling d'Edward Jerningham.—Miss Lydia White.—Une semaine à Londres.—Naissance d'une amie.—Excursion de huit jours.—IV. Projets de voyage en France abandonnés.—Exécution de MM. d'Oilliamson et d'Ammécourt.—Voyage à Mittau de M. de Duras et de sa femme.—Refus de Louis XVIII de recevoir celle-ci.—Désaccord dans le ménage des Duras.—V. Bon accueil fait à un abonnement de lecture.—Un voisin galant et original.—Un accident de voiture: le tilbury de M. de Poix brisé.

I

Ce fut au commencement de l'été 1798 que la princesse de Bouillon, dont j'ai parlé au commencement de ces souvenirs, vint en Angleterre pour régler la partie de la succession que lui avait laissée son amie la duchesse de Biron. Si je ne me trompe, il s'agissait de 600.000 francs placés en fonds anglais. Mme de Bouillon était Allemande, princesse de Hesse-Rothenbourg, quoiqu'elle eût passé sa vie en France et qu'elle y eût épousé le cul-de-jatte qui n'avait jamais été son mari que de nom. Liée par un long et fidèle sentiment au prince Emmanuel de Salm, elle en avait eu une fille, élevée sous le nom supposé de Thérésia… Pendant son émigration, elle l'avait mariée avec un jeune conseiller au parlement d'Aix, devenu célèbre depuis, M. de Vitrolles. J'entre dans ce détail pour servir d'exorde au récit qui va suivre.

Ce jeune homme pouvait avoir alors vingt-huit ou trente ans. Il accompagna Mme de Bouillon en Angleterre. Thérésia resta en Allemagne avec deux ou trois de ses enfants. Un seul, le petit Oswald, âgé de trois ans, accompagna sa grand'mère.

Ma tante avait loué, pour trois mois, pour Mme de Bouillon et son gendre, un petit appartement situé non loin de la maison que nous habitions. La première fois que M. de Vitrolles se présenta chez nous, ce fut ma bonne Marguerite qui lui ouvrit la porte, comme elle en avait coutume, parce que sa chambre donnait dans le petit vestibule d'entrée. Un moment après, elle entra chez moi en me disant: «Vous savez comme je connais les personnes à la première vue?»—«Eh! bien, lui dis-je, tu as sans doute déjà porté un jugement sur le monsieur que tu viens d'introduire?»—«Oh! mon Dieu, oui, répondit-elle. C'est un homme qui est fou ou qui est capable de tout. Gardez-vous de lui.» Je me mis à rire, comme de raison; mais, comme on le verra par la suite, les pressentiments de ma bonne ne l'avaient pas trompée.

Le séjour de Mme de Bouillon à Richmond nous attira plusieurs invitations agréables. La duchesse de Devonshire donna un grand déjeuner d'émigrés, dans sa délicieuse campagne de Chiswick; sa soeur, lady Bessborough, un beau dîner à Rochampton, où elle passait l'été dans une maison ravissante. Nous fûmes priés à ces deux réunions, et j'y allai avec plaisir, quoique je fusse grosse de sept mois et demi.