Les personnes qui n'avaient pas vu Mme de Bouillon depuis quelques années ne pouvaient la reconnaître. Comme je l'ai déjà dit, elle n'avait jamais été jolie, du moins je le présume; mais à l'époque dont je parle, âgée de cinquante-quatre ou cinquante-cinq ans, elle vous apparaissait comme une femme de grande taille, courbée et littéralement desséchée. Une peau jaune et tannée était collée sur ses os, et, à travers les joues, on pouvait compter ses grandes dents noires et cassées. Son visage était véritablement effrayant à regarder, et sa santé, détruite depuis plusieurs années, ne permettait pas de supposer qu'il pût jamais redevenir autre qu'on le voyait. Je me hâte d'ajouter que son esprit, sa grâce, sa bienveillance n'avaient rien perdu de leur charme. Souvent j'allais la voir le matin, et elle m'accueillait toujours avec une bonté qu'elle n'a jamais cessé de me témoigner. M. de Vitrolles se trouvait parfois avec elle. Lorsque j'entrais, il sortait, et je voyais alors Mme de Bouillon dans une émotion qui me surprenait. Elle tremblait, se plaignait d'avoir mal aux nerfs. Ses yeux rouges attestaient des larmes dont la trace se constatait encore sur la peau ridée des joues. Le moindre bruit, une porte que le vent fermait, la faisaient tressaillir. La pauvre femme reprenait avec peine un air plus calme. Quand, au bout d'une demi-heure, je me levais pour partir, elle me retenait, en me disant: «Restez, restez, jusqu'à ce qu'il vienne quelqu'un.»
Je rapportais mes observations à Mme d'Hénin, qui, dans les mêmes circonstances, en avait fait de semblables, et, comme moi, ne savait qu'en penser. Un matin, après une visite de ma tante à Mme de Bouillon, je vis revenir ces dames ensemble. Quelques moments plus tard, Mme d'Hénin entra chez moi accompagnée de M. de La Tour du Pin: «Nous avons disposé de vous,» dit-elle, «M. de Vitrolles part, et Mme de Bouillon ne veut pas rester seule dans son logement, quoiqu'elle l'ait encore à sa disposition pendant trois mois. Elle vous le cède en échange du vôtre. Vous y serez beaucoup mieux pour faire vos couches.» Un signe de mon mari me laissa comprendre que je devais accepter la proposition. Ma tante reprit: «Allons, allons, il faut tout lui dire. Autrement, elle va vous croire tous fous.»
Elle me fit alors le récit suivant: S'étant présentée chez Mme de Bouillon de beaucoup meilleure heure qu'à l'ordinaire, elle n'avait trouvé personne pour l'annoncer, était montée et avait entendu des cris étouffés et des sanglots. Au moment où elle ouvrait la porte de la chambre de Mme de Bouillon, M. de Vitrolles en sortit précipitamment, tenant quelque chose sous son habit que ma tante, dans son trouble, ne put distinguer. Renversée sur un fauteuil, à demi évanouie, pâle comme une morte, se trouvait Mme de Bouillon, hors d'état d'articuler une parole. Après quelques instants, pressée par les questions inquiètes de ma tante, elle finit par lui faire la confidence du mystère le plus extravagant. M. de Vitrolles s'était pris ou feignait d'être pris pour elle, malgré son âge, malgré son effrayante maigreur, d'une passion inexplicable, effrénée. Envahi par sa folie, il venait de se laisser aller aux derniers excès de la fureur, jusqu'à la menacer, un pistolet sur la gorge, pour lui arracher la promesse de céder à ses monstrueux désirs. Rien au monde, avait-elle ajouté, ne pourrait la décider à rester un jour de plus seule avec un tel insensé. C'est alors que ma tante l'avait emmenée dans sa maison.
M. de Lally et M. de La Tour du Pin, en compagnie de M. Malouet, en ce moment à Richmond, et de M. de Poix, se rendirent au logement de ce fou. Ils craignaient que dans son délire il n'eût attenté à ses jours. Bien loin de là, il avait simplement fait son portemanteau et était parti pour Londres. Ces messieurs l'y suivirent, car Mme de Bouillon exigeait qu'il quittât l'Angleterre sur-le-champ. Le même soir, ils le trouvèrent dans un lodging[104] qu'il s'était procuré. À leur vue, il se mit à simuler le fou furieux, avec une telle violence que, craignant une catastrophe, et n'osant pas se fier à la pensée que ce n'était qu'une feinte, ils envoyèrent chercher un médecin séance tenante. Celui-ci fut-il induit en erreur par un rôle joué dans la perfection ou prit-il les apparences de l'être, je ne le sais, mais le fait est qu'il fit venir des gardiens qui mirent le strait waiscoat[105] à M. de Vitrolles et le couchèrent à plat sur son lit. M. de La Tour du Pin et ses trois compagnons s'en allèrent alors en promettant de revenir le lendemain matin. M. Malouet dirigeait à Londres, avec quelques autres personnes, les affaires des émigrés. Il s'occupa de faire viser le passeport de M. de Vitrolles à l'alien office[106]. Sur le passeport, on ajouta une clause spéciale lui ordonnant d'être sorti de l'Angleterre sous trois jours, avec défense d'y rentrer.
Le lendemain matin, ces quatre messieurs trouvèrent notre fou calmé et prétendant n'avoir aucun souvenir de ce qui s'était passé. Il n'en fut pas moins consigné à un messager d'État, qui le mena, je crois, à Yarmouth, où on l'embarqua pour Hambourg.
Je ne l'ai revu, depuis, qu'en 1814. Par une chaude soirée d'août, j'étais chez Mme de Staël. Nous causions, assises sur le perron, dans l'obscurité. Un monsieur survint et se mêla à la conversation. Parmi les personnes présentes, l'une d'elles m'ayant appelée par mon nom, le nouvel arrivé s'empressa de saisir son chapeau et de s'en aller. Mme de Staël de s'écrier: «Où allez-vous donc, M. de Vitrolles?» Mais il ne répondit pas et s'enfuit. Comme la nuit cachait nos physionomies, je pus sourire sans le compromettre. Mme de Bouillon était morte, et nous avions tous pris l'engagement de ne pas dévoiler cette circonstance.
II
Je m'installai donc dans le logement de Mme de Bouillon et j'y accouchai d'un garçon auquel on donna le nom d'Edward[107], comme étant le filleul de lady Jerningham et de son fils Edward.
Le bon chevalier Jerningham vint me voir. Il m'apprit que ma tante, sa belle-soeur, était d'avis qu'avec trois enfants je ne pouvais, lorsque je quitterais mon installation actuelle, retourner dans les deux petites chambres du modeste logement que j'occupais chez Mme d'Hénin. D'ailleurs, quelque gênés que nous fussions, ou à cause même de cette gêne, elle pensait que nous préférerions être seuls et indépendants. Dans ce but, elle l'avait chargé de trouver une petite maison à Richmond où nous serions chez nous. Ses recherches réussirent au delà de ce que nous pouvions désirer. Il fallut néanmoins une négociation assez difficile, soin dont le chevalier s'acquitta avec tout le zèle que lui inspirait son amitié pour moi.
La maison appartenait à une ancienne actrice de Drury Lane, qui avait été fort belle et très à la mode. Elle ne l'occupait jamais, mais l'habitation était si propre et si soignée qu'elle ne tenait pas à la louer. L'éloquence du chevalier et les 45 livres sterling de lady Jerningham la décidèrent. Cette petite maison, un véritable bijou, n'avait pas plus de quinze pieds de façade. En bas on trouvait un couloir, un joli salon à deux fenêtres, puis un escalier imperceptible. Le premier comprenait deux chambres à coucher charmantes; l'étage au-dessus, deux autres chambres de domestiques. Au fond du couloir du rez-de-chaussée, une jolie cuisine donnait sur un jardin minuscule composé d'une allée et de deux plates-bandes. Des tapis partout, de belles toiles cirées anglaises dans les passages et sur l'escalier. Rien de plus coquet, de plus propre, de plus gracieusement meublé que cette maisonnette, qui aurait tenu tout entière dans une chambre de moyenne grandeur.