Pourtant j'y entrai bien malheureuse, car ce fut le jour où je perdis mon pauvre petit garçon, âgé de trois mois seulement, mais plein de force et d'une beauté admirable. Il fut emporté en un moment par une pleurésie, que j'attribuai à une négligence de la bonne anglaise qui le soignait. C'était à l'arrière-saison, et elle commence de bonne heure en Angleterre. Comme je nourrissais le cher petit ange, le chagrin tourna mon lait. Je fus fort malade, et j'arrivai presque mourante dans la petite maison, avec mes deux enfants survivants: mon fils Humbert, qui avait neuf ans et demi, et ma fille Charlotte, qui en avait deux passés. N'ayant plus que ces deux enfants à soigner, nous réformâmes la servante anglaise. La bonne Marguerite avait appris un peu de cuisine pendant le temps de mon absence aux États-Unis. Elle mit bien volontiers son talent et surtout son zèle à nous nourrir.

L'Angleterre, où il y a des fortunes si immenses, des existences si fastueuses, est en même temps le pays du monde où les gens pauvres peuvent vivre de la manière la plus confortable. Il n'y a, par exemple, aucune nécessité d'aller au marché. Le boucher ne manque jamais un jour de venir à une heure fixe, crier butcher![108] à la porte. On ouvre, on lui dit ce que l'on veut. Est-ce un gigot? on vous l'apporte tout arrangé et prêt à mettre à la broche. Sont-ce des côtelettes? elles sont rangées sur un petit plateau de bois qu'il reprend le lendemain. Une petite broche de bois est fichée dans un morceau de papier où sont écrits le poids et le prix. Rien d'inutile, rien de ce qu'on nomme ailleurs de la réjouissance. Pour tous les autres fournisseurs, il en est de même. Ni difficultés, ni discussions ne sont à craindre.

Au bout de deux jours, mon fils, qui parlait anglais comme un naturel du pays, passait chez les fournisseurs, le matin, en allant à sa pension, où il restait toute la journée. Le samedi, il payait nos dépenses de la semaine. Jamais il n'y eut d'erreur ou de barbouillage.

Une respectable famille française, M. et Mme de Thuisy, demeurait assez près de nous, à Richmond. Ils avaient quatre garçons que M. de Thuisy élevait lui-même. Tous les jours, après notre dîner, Humbert s'en allait seul chez eux et y restait de 7 heures jusqu'à 9 heures. C'était la grande récréation de sa journée. Il partait pour la pension après notre déjeuner seulement, y dînait, revenait à 6 heures à la maison, et se rendait ensuite chez les Thuisy. Quelquefois le chevalier de Thuisy le ramenait, quand il rentrait après 9 heures, ce qui était rare. Cet excellent homme, chevalier de Malte, était la providence de tous les émigrés installés à Richmond. Une fois par semaine, quelquefois plus souvent, il allait à pied à Londres, et on ne peut se figurer l'indiscrétion avec laquelle on le chargeait de commissions.

Je le voyais tous les jours. Une fois la semaine, je faisais mon repassage. Il s'asseyait alors auprès du feu et me donnait mes fers, après les avoir passés sur la brique et le papier de sable, comme cela est d'usage quand on les chauffe avec du charbon de terre. Parfois, quand nous nous rencontrions le soir chez Mme d'Ennery, qui avait toujours du monde, ou chez une dame anglaise, Mrs Blount, le chevalier s'approchait de moi de l'air de la meilleure compagnie, et me disait tout bas: «Est-ce demain que nous repassons?»

Plusieurs dames émigrées de sa connaissance ne sortaient jamais; elles travaillaient pour vivre. Le chevalier, connaissant mon habileté à manier l'aiguille, m'apportait souvent, quand elles étaient pressées, une partie de l'ouvrage qu'on leur avait confié: particulièrement du linge à marquer, parce que c'était dans ce genre de travail que je brillais.

III

Au bout de quelque temps, Mme Dillon, faisant des difficultés pour nous payer, nous nous trouvâmes très gênés. Tout notre avoir était représenté par 500 ou 600 francs, et nous nous disions que, lorsqu'ils seraient épuisés, nous ne saurions comment faire, non pas pour coucher, puisque notre petite maison ne nous coûtait rien, mais, littéralement, pour manger. Mon ami le chevalier Jerningham m'avait informée que notre oncle lord Dillon refusait avec la plus grande dureté de nous venir en aide. D'un autre côté, toute communication avait cessé avec la France.

Nous reçûmes à ce moment de M. de Chambeau, toujours établi en Espagne, une lettre de désespoir. Il n'avait aucune nouvelle de France. On ne lui envoyait pas un sou. Son oncle, ancien fermier général, dont il était héritier universel, venait de mourir après avoir fait un testament en sa faveur. Le gouvernement avait confisqué la succession comme bien d'émigré. Le jour où il nous écrivait, un dernier louis constituait toute sa fortune, et il ne pouvait plus compter sur les Espagnols de ses amis dont il avait déjà épuisé la charité. En recevant cette lettre, M. de La Tour du Pin ne balança pas un moment à partager avec son ami le fond de sa bourse. Il courut chez un banquier sûr et prit une lettre de change de 10 livres sterling, payable à vue, sur Madrid. Le jour même, elle partait. C'était à peu près la moitié de notre propre fortune. Nous demeurâmes avec 12 livres sterling dans notre trésor, sans aucune autre ressource pour faire face à nos besoins quand elles seraient dépensées. Nous ne voulions pas réclamer le secours que le gouvernement anglais accordait aux émigrés, par égard pour ma famille, mais surtout à cause de lady Jerningham; car, en ce qui concerne lord Dillon, je me trouvais complètement dégagée vis-à-vis de lui de tout scrupule. Par respect pour la mémoire de mon père, je ne voulais pas cependant avoir à déclarer publiquement que sa veuve, Mme Dillon, ma belle-mère, propriétaire d'une maison à Londres, où elle donnait des dîners, des soirées, où l'on jouait la comédie, refusait de venir à mon secours.

Un dernier billet de 5 livres sterling nous restait, lorsque mon bon et aimable cousin Edward Jerningham vint me voir un matin à cheval. C'était un charmant jeune homme qui venait d'avoir vingt et un ans. Tout en lui justifiait l'amour passionné dont sa mère l'entourait. Spirituel, bienveillant, instruit, il joignait toutes les qualités de l'âge mur à tous les agréments et à la gaieté de la jeunesse. La bonté de son caractère égalait l'élévation de ses sentiments et la distinction de son esprit. En retour de la grande amitié qu'il me témoignait, je l'aimais comme s'il eût été mon jeune frère. Il allait partir pour Cossey, et me raconta que son père venait de lui remettre je ne sais quelle somme provenant d'un legs qu'on lui avait fait dans son enfance. «Je parie bien, lui dis-je, qu'il en passera une bonne partie en vêtements d'hiver pour les bons pères de Juily.» C'était les oratoriens chez qui il avait passé plusieurs années de son enfance. «Pas tout,» répondit-il en rougissant jusqu'au blanc des yeux, et il se mit à parler d'autre chose.