Vers le milieu de la nuit, je fus réveillée par les aboiements d'un chien et par les gémissements qu'il poussait tout en grattant à la porte de la cuisine, qui ouvrait sur le chantier. Cette voix de chien ne m'était pas inconnue. Je me levai et j'ouvris la fenêtre. Le clair de lune me permit de reconnaître la chienne Black. Je descendis aussitôt pour lui ouvrir la porte. Une fois entrée dans la chambre, je m'aperçus que la pauvre bête était si mouillée que certainement elle avait dû rester longtemps dans l'eau. En effet, j'appris le lendemain qu'on l'avait tenue enchaînée à bord toute la journée, mais qu'à 10 heures du soir le matelot, ayant cru pouvoir la détacher, elle ne fit qu'un saut dans la mer. Or, la Diane était à l'ancre à plus d'un mille du quai. Il est donc vraisemblable que la bonne bête avait franchi cette distance à la nage; puis, que, nous ayant cherchés dans cette ville qui lui était étrangère, elle avait enfin découvert précisément la porte de la maison la plus rapprochée de la chambre où nous couchions. Le capitaine mit une sorte de superstition scrupuleuse à ne pas contrarier un attachement si bien prouvé. Black ne nous quitta plus et est revenue avec nous en Europe.

Dans la matinée du lendemain de notre arrivée, M. Geyer vint me voir avec sa femme et sa fille. Il parlait assez bien français, mais les dames n'en savaient pas un mot. Elles furent charmées de constater que leur langue m'était aussi familière qu'à elles-mêmes. Leur bienveillante hospitalité n'avait pas besoin, pour être offerte, de lettres de recommandation. Les dangers que nous avions courus en France inspiraient une sympathie générale, et l'on alla jusqu'à croire qu'un peu de merveilleux se mêlait à notre histoire. Mes cheveux coupés courts derrière la tête parurent avoir été un commencement de préparation au dernier supplice. L'intérêt qu'on nous témoignait en fut encore augmenté. J'eus beau expliquer qu'il n'en était rien. Il n'y eut pas moyen de faire renoncer les bons habitants de Boston à leur idée.

La ville avait encore, il y a quarante-cinq ans, toute l'apparence d'une colonie anglaise. C'est là cependant que se produisit le soulèvement initial contre la mère-patrie. On nous montrait avec orgueil la colonne élevée sur le sommet de la colline où l'on s'était rassemblé pour prendre les premières résolutions à l'égard des injustes impôts dont l'Angleterre écrasait la colonie; la partie du port où l'on avait jeté à la mer deux cargaisons de thé plutôt que de payer le droit exorbitant que l'on voulait percevoir sur cette marchandise; la belle pelouse, où s'était assemblée la première troupe, et le lieu où le premier combat avait été livré: Bunker's hill. Cependant les habitants les plus riches et les plus distingués, quoique soumis au nouveau gouvernement, regrettaient, sans la désapprouver toutefois, la séparation d'avec l'ancienne patrie. Ils tenaient encore, par des liens d'affection et de parenté, à l'Angleterre. Ils en conservaient les moeurs sans mélange, et plusieurs d'entre eux, après s'y être réfugiés, n'en étaient revenus qu'à la paix. Le peuple les désignait sous le nom de loyalistes. De ce nombre était M. Jeffreys, frère de l'illustre rédacteur de l'Edinburgh Review, puis une famille Russell, qui cherchait à ne pas laisser ignorer sa proche parenté avec le duc de Bedford. Toutes ces personnes nous accueillirent avec une bienveillance sans égale et nous témoignèrent le plus vif intérêt.

M. Geyer nous offrit d'aller habiter une ferme qu'il possédait à dix-huit milles de Boston. Peut-être aurions-nous bien fait d'accepter. Mais mon mari voulait se rapprocher du Canada, où il aurait souhaité s'établir. Il parlait l'anglais avec difficulté, quoiqu'il l'entendît parfaitement, et la pensée que le français était, comme il l'est encore, la langue dont on se servait habituellement à Montréal, lui donnait envie de gagner le voisinage de cette ville.

Nous venions de recevoir des lettres d'Angleterre. Mme d'Hénin, notre tante, tout en regrettant que nous n'eussions pas été la rejoindre en Angleterre, nous envoyait des lettres d'une Américaine de ses amies, Mme Church, nous recommandant à sa famille en résidence à Albany. Mme Church était fille du général Schuyler, qui s'était créé une grande réputation dans la guerre de l'Indépendance. Il avait fait prisonnier le général Burgoyne avec tout le corps d'armée qu'il amenait du Canada pour renforcer l'armée anglaise retranchée à New-York, et la capitulation de Saratoga lui avait acquis une popularité prodigieuse[6]. Depuis la paix, le général Schuyler, Hollandais d'origine, habitait ses terres avec toute sa famille. Sa fille aînée avait épousé le chef de la famille Renslaër, installé à Albany et possesseur d'une immense fortune dans le comté.

Mme Church donc, voyant le très grand et maternel intérêt qui animait ma tante, à laquelle l'unissait la plus tendre amitié, écrivit à ses parents, et nous reçûmes, à notre arrivée à Boston, des lettres très pressantes du général Schuyler par lesquelles il nous engageait à nous rendre sans délai à Albany où, assurait-il, nous trouverions aisément à nous établir. Il nous offrait dans ce but tout son appui. Nous prîmes donc notre résolution, et, ayant embarqué nos effets pour les expédier par mer jusqu'à New-York, et de là par la rivière d'Hudson jusqu'à Albany, nous attendîmes à Boston la nouvelle de leur arrivée à destination, avant de nous mettre en route par terre. Nous préférions faire ainsi ce trajet de cinq cents milles. Cela nous permettait de voir le pays tout en ne nous coûtant pas plus cher.

Avant d'expédier nos effets, nous fûmes obligés de déballer toutes les caisses pour les réempaqueter ensuite. Zamore, dans sa précipitation à les remplir, n'avait pas eu le loisir de distinguer les effets les uns des autres. Elles contenaient une foule de choses inutiles à des gens qui, comme nous, allaient vivre à la campagne très sérieusement, dans des conditions équivalentes à celles des paysans en Europe. Rien ne faisait présager que la tourmente révolutionnaire dût nous permettre de retourner en Europe de longtemps, et j'étais heureuse, je l'avoue, que mon mari eût été accueilli aux États-Unis de manière à lui ôter toute idée de gagner l'Angleterre, où une sorte de pressentiment me donnait la crainte d'être mal reçue par ma famille.

Je vendis à Boston tout ce qui pouvait valoir quelque argent parmi les effets que nous avions apportés. Comme la Diane avait fait la traversée sans cargaison, notre bagage ne nous avait rien coûté, et il était considérable. Nous le diminuâmes de plus de moitié. Habillements, étoffes, dentelles, piano, musique, porcelaines, tout ce qui eût été superflu dans un petit ménage fut converti en argent, puis en lettres de change sur des gens sûrs d'Albany.

IV

Nous restâmes un mois à Boston, allant presque tous les jours chez les aimables personnes qui nous comblaient de soins et de prévenances. Je reçus la visite de plusieurs créoles de la Martinique qui connaissaient mon père. L'un d'eux, qui s'était marié à Boston, nous engagea à aller passer quelques jours chez lui, à la campagne, et nous y fûmes avec plaisir. C'était à Wrentham, village à moitié chemin entre Boston et Providence. Ce lieu était délicieux par sa situation, sa fraîcheur, sa fertilité. Des lacs parsemés de petites îles couvertes de bois et qui avaient l'aspect de jardins flottants sur l'eau, des futaies aussi vieilles que le monde baignant leurs troncs décrépits ou leurs jeunes pousses dans une eau pure comme du cristal, en faisaient un séjour enchanteur. Pour que rien ne manquât à l'imagination d'un poète, s'il y en avait eu un parmi nous, qui ne pensions qu'à des défrichements, des charrues, des pommes de terre, à ces lieux se rattachait une histoire d'amour… Je vais pourtant la raconter.