Sally W… allait épouser, pendant la dernière année de la guerre, un jeune officier du nom de William. C'était une demoiselle jeune, jolie, et qui avait reçu une bonne éducation en Angleterre. Le régiment du jeune homme reçut un ordre d'embarquement pour aller rejoindre l'armée anglaise à Boston, sans délai. Le mariage fut ajourné. Mais Sally en conçut un si violent chagrin que son père, dont elle était la fille unique, consentit à prendre passage sur un navire en partance pour Providence, à dix-huit milles de Boston, et où le bataillon auquel appartenait William devait débarquer, dans le but d'y faire célébrer le mariage.
Après une heureuse traversée, le père et la fille abordent à Providence. Le premier spectacle qui s'offre à leurs yeux, en mettant le pied sur le quai, ce sont des brancards et des charrettes portant des blessés. Sally, anxieuse, questionne un soldat qu'elle rencontre sur le sort de William. Le militaire répond sans ménagement que dans la déroute il a été tué, mais qu'on n'a pu retrouver son corps. La pauvre jeune fille perd la raison à l'instant même et depuis elle ne l'a jamais recouvrée. On a essayé de l'enfermer. Elle devenait alors furieuse, se frappait la tête contre les murs ou refusait toute nourriture. Après plusieurs vaines tentatives du même genre, on avait pris le parti de la laisser en liberté. Aussitôt elle devenait douce et tranquille et, poursuivant une idée fixe, se dirigeait à pied vers Boston. Sa famille a organisé des points d'arrêts sur la route, où on la soigne, en nourriture et en vêtements, sans qu'elle s'en aperçoive. Lorsque je la vis, elle venait lentement sur le chemin, un bâton à la main, toujours hantée par la pensée que, sous des feuilles, dans de hautes herbes, derrière un buisson, elle trouvera le corps de William. Arrivée à Boston, elle va toujours au même endroit du quai, puis regarde un moment la mer, dans l'espoir que celui qu'elle attend va débarquer. Elle se remet ensuite en route et retourne à Providence, demandant asile la nuit à des gens de sa connaissance. Mme Madey, chez qui je me trouvais, était une des personnes qui l'accueillaient et qu'elle préférait. L'infortunée consentit à entrer dans la maison et à accepter un peu de lait; mais au bout d'un moment elle dit tristement: «Je n'ai pas le temps de rester»; et elle partit.
Depuis vingt ans, la pauvre femme fait ce voyage une fois par semaine. Elle me parut avoir quarante ans. Elle était grande, belle et très pâle, mise proprement, avec un grand manteau. Elle m'intéressa au dernier point. En France, les enfants se seraient moqués de la malheureuse ou l'auraient tourmentée. En Amérique, ils la respectaient, lui offraient des fleurs, des fruits, lui prenaient la main pour la faire entrer sous un abri quand il pleuvait. Mais, même en hiver, elle ne voulait pas coucher dans une chambre. Elle préférait la grange ou l'étable, pourvu qu'on laissât la porte ouverte. Je crois me souvenir qu'un jour on la trouva morte sur la route. Hélas! pauvre Sally! c'est ainsi qu'elle aura retrouvé William!
V
Nous partîmes tous trois[7] avec les enfants[8], dans les premiers jours de juin, et quinze jours après nous arrivâmes à Albany. Nous avions traversé tout l'État de Connecticut[9], dont nous admirions la fertilité et l'air de richesse. Mais une fatale nouvelle m'avait rendue si triste que je ne jouissais de rien. M. de La Tour au Pin avait appris la mort de mon père[10] avant de quitter Boston. Il attendit le voyage pour me l'annoncer, dans l'espoir que la distraction forcée et le mouvement me seraient une sorte d'adoucissement. Ce fut à Northampton, capitale de l'État de Connecticut[11], où nous couchâmes, qu'il se résolut à me le dire, craignant que je ne lusse le funeste événement dans quelque gazette. En effet, toutes les nouvelles de France étaient reproduites par les journaux américains aussitôt qu'elles arrivaient, dans quelque port de l'Union que ce fût.
La mort de mon père m'affecta vivement, bien que je m'y attendisse depuis longtemps. Quoique je l'eusse bien peu vu depuis des années, je n'en avais pas moins la plus tendre affection pour lui. J'écrivis à ma belle-mère, installée à la Martinique ainsi que ma soeur Fanny, alors âgée de douze ans. Longtemps après, je reçus la réponse de Mme Dillon, dans laquelle elle m'annonçait son départ pour l'Angleterre avec Fanny et Mlle de La Touche, fille de son premier mariage. La lettre était très froide, et ma belle-mère ne s'inquiétait nullement des conditions de mon existence en Amérique.
Malgré tout, comme il arrive toujours quand on voit des objets nouveaux, je fus distraite de ma douleur par la beauté des bois que nous eûmes à traverser pour arriver à Lebanon, dernière étape où nous couchâmes avant d'arriver à Albany. Un massif de bois épais de cinquante milles qui séparait alors l'État de Connecticut[12] de celui, je crois, de New-York, et qui n'existe sans doute plus maintenant, m'offrit le spectacle, inconnu par moi, d'une forêt présentant tous les degrés de la végétation, depuis l'arbre commençant à sortir de terre jusqu'à celui qui y retombait par vétusté. La route tracée dans ces bois admirables n'avait que la largeur de deux voies de voiture. C'était une simple tranchée où les arbres, coupés par le pied, étaient abattus à droite et à gauche, pour laisser un passage libre. Dieu sait quels cahots nous éprouvions lorsque les troncs n'avaient pas été coupés assez ras de terre. La prodigieuse fécondité de cette terre vierge avait développé une grande quantité de plantes parasites, de vignes sauvages, de lianes qui couraient d'un arbre à l'autre. Dans les endroits moins ombragés, des bosquets de rhododendrons couverts de fleurs, les unes de violettes, les autres d'un lilas pâle, et des rosiers de toute espèce, formaient comme des massifs colorés au milieu de gazons émaillés de mousses et d'herbes fleuries, tandis que dans les parties basses du sol, sillonnées et arrosées par de petits ruisseaux—des creeks[13]—toutes les variétés de plantes aquatiques s'épanouissaient en pleine floraison. Cette jeunesse de la nature m'enchanta au point que je passai la journée dans une extase continuelle.
Vers le milieu du jour, nous nous arrêtâmes pour déjeuner dans une auberge établie depuis peu au milieu de ces immenses bois. En Amérique, lorsqu'une maison rustique s'élève dans une forêt et qu'elle est près d'un chemin, ne dût-il y passer qu'une personne dans toute l'année, la première dépense du maître est l'achat d'une enseigne et son premier ouvrage l'érection d'un poteau pour l'y attacher. Puis on cloue au poteau, au-dessous de l'enseigne, une boîte aux lettres, et ce lieu que vous traversez et où la route est à peine tracée se nomme déjà, sur la carte du pays, une ville.
La maison de bois où nous nous arrêtâmes avait atteint le second degré de la civilisation, puisque c'était une frame house, c'est-à-dire une maison pourvue de fenêtres garnies de vitres. Mais c'est l'incomparable beauté de la famille qui l'habitait surtout qui l'a gravée dans ma mémoire en caractères ineffaçables. Trois générations y étaient établies. D'abord un ménage: l'homme et la femme, âgée de quarante à quarante-cinq ans, tous deux des modèles de force, d'élégance, et doués de ces formes exquises et parfaites qu'on trouve dans les tableaux des plus grands maîtres seulement. Autour d'eux se groupaient huit ou dix enfants, filles et garçons, parmi lesquels on pouvait admirer depuis la jeune adolescente semblable aux belles vierges de Raphaël, jusqu'aux petits enfants avec des figures d'ange, que Rubens n'aurait pas désavoués. Enfin, dans la même maison, vivait un grand-père, d'apparence la plus vénérable, les cheveux blanchis par l'âge, mais sans aucune infirmité.
À la fin du déjeuner, pris en commun, il se leva, ôta son bonnet, et d'un air respectueux prononça ces paroles: «Nous boirons à la santé de notre bien-aimé Président—our beloved Président—». On n'eût pas alors trouvé une cabane, si reculée qu'elle fût dans les bois, où cet acte d'amour pour le grand Washington ne terminât chaque repas. Quelquefois on y ajoutait la santé du marquis… M. de La Fayette avait laissé un nom chéri aux États-Unis.