À Lebanon existait un établissement de bains sulfureux déjà assez important. L'auberge était très bonne et surtout d'une propreté parfaite. Mais le luxe des draps blancs était alors inconnu dans cette partie des États-Unis. En demander qui n'eussent pas servi paraissait une fantaisie que l'on ne comprenait pas, et même, quand le lit présentait une certaine largeur, on vous proposait avec simplicité d'y admettre un compagnon. C'est ce qui arriva à M. de Chambeau ce même soir, à Lebanon. Des jurements français, que lui seul pouvait proférer, se firent entendre subitement au milieu de la nuit. Le matin il nous apprit que, vers minuit, il avait été réveillé par un monsieur qui se glissait sans façon dans la partie vacante du lit double où il reposait. Furieux de cet envahissement, il s'était hâté de sauter hors de sa couchette du côté opposé, puis avait passé la nuit sur une chaise à entendre ronfler son compagnon, qui ne s'était nullement inquiété de sa colère. Sa mésaventure fut l'objet des moqueries de tout le monde. En arrivant le soir à Albany, on lui réserva une petite chambre pour lui seul. Cela le consola.

VI

La ville d'Albany, capitale du comté, avait été presque entièrement brûlée deux ans auparavant, par une conspiration des nègres. L'esclavage n'était encore aboli, dans l'État de New-York, que pour les enfants à naître en 1794 et après lorsqu'ils atteindraient leur vingtième année. Cette mesure très sage, en obligeant les propriétaires d'esclaves à les élever, donnait, d'un autre côté, à l'esclave le temps de dédommager son maître, par son travail, des frais occasionnés par son éducation. Un de ces noirs, très mauvais sujet, qui avait espéré que la décision de la législature lui rendrait la liberté sans condition, résolut de se venger. Il enrôla quelques misérables comme lui, et ils résolurent de mettre, à jour nommé, le feu à la ville, construite encore à cette époque, en grande partie en bois. Cet atroce projet réussit au delà de leurs espérances. Le feu prit dans plus de vingt endroits à la fois. Les maisons, les magasins, les marchandises furent consumés, malgré le zèle des habitants, à la tête desquels travaillèrent le vieux général Schuyler et toute sa famille. Une petite négresse de douze ans fut arrêtée au moment où elle mettait le feu au magasin à paille de l'écurie de son maître. Elle révéla les noms des complices. Le lendemain, le tribunal s'assembla sur les débris encore fumants de la construction où il siégeait d'habitude et condamna le chef noir et six de ses complices à être pendus, ce qui fut exécuté sur-le-champ.

Les familles Renslaër et Schuyler firent des merveilles de charité éclairée et donnèrent l'exemple de l'activité à réparer le désastre. Des convois chargés de marchandises, de briques, de meubles, remontèrent de New-York et une charmante ville nouvelle sortit des cendres de l'ancienne. Des maisons de pierre et surtout de briques s'élevèrent, furent couvertes de plaques de zinc et de fer-blanc, et lorsque nous arrivâmes à Albany, il n'y avait plus aucun vestige de l'incendie.

La maison du général Schuyler et celle de son gendre, M. Renslaër, toutes deux isolées au milieu d'un jardin, avaient été épargnées. C'est là que nous trouvâmes un accueil aussi flatteur que bienveillant. Le général Schuyler, en me voyant, me dit: «Voilà donc que j'aurai une sixième fille.» Il entra dans tous nos projets, nos désirs, nos intérêts. Il parlait parfaitement le français, ainsi que tous les siens. C'est ici le lieu de parler de cette famille, ou plutôt de celle de son gendre, puissante dans le comté d'Albany, originairement peuplé par des Hollandais.

Avant que Guillaume III ne montât en usurpateur sur le trône d'Angleterre, et lorsqu'il n'était encore que prince d'Orange et stathouder de Hollande, des colons hollandais avaient remonté la rivière du Nord ou d'Hudson, et s'étaient établis[14] au confluent de celle-ci avec la Mohawk, dans la belle plaine—flats—qui s'étend d'Albany à Half Moon Point, lieu où les deux rivières se confondent. Un jeune page de Guillaume, nommé Renslaër, d'une famille noble de la Gueldre, avait su s'attirer les bonnes grâces de son maître. Un jour, en servant le prince à table, il lui dit qu'il avait fait un rêve. Guillaume voulut le connaître, et Renslaër conta alors avoir rêvé qu'il marchait derrière lui, portant la queue de son manteau royal, pendant qu'on le couronnait roi d'Angleterre. À quoi le prince d'Orange répondit que, si telle devait être sa destinée, son page pourrait lui demander n'importe quelle faveur avec l'assurance de l'obtenir.

Les années et les événements réalisèrent le songe de Renslaër[15]. Il réclama de Guillaume III l'accomplissement de sa promesse, et, lui présentant une carte du comté d'Orange, aux États-Unis, il demanda une concession de terres chez les Mohawks. Le roi prit un crayon et traça un carré long de quarante-deux milles et large de dix-huit, au milieu duquel coulait la rivière du Nord[16].

Renslaër passa en Amérique, avec son acte de cession bien en règle, et s'établit à Albany, alors représentée par le rassemblement de quelques colons seulement. Il en attira d'autres en leur cédant des terres, grevées à perpétuité d'une redevance en grains ou en argent, de si peu d'importance pour la plupart, qu'elles ne servaient guère qu'à consacrer le droit du seigneur suzerain. En outre, il vendit des terrains, des fermes, et développa ainsi considérablement sa fortune, que la Révolution ne fit qu'augmenter.

Lorsque nous débarquâmes en Amérique, l'aîné et le chef de la famille Renslaër, divisée en un grand nombre de branches, toutes riches, avait pour femme la fille aînée du général Schuyler. Le peuple l'avait surnommé le Petroon, mot hollandais qui signifie «Seigneur». Le jour même de notre arrivée à Albany, vers le soir, nous nous promenions dans une longue et belle rue à l'extrémité de laquelle on découvrait un enclos fermé d'une simple palissade peinte en blanc. C'était un parc très soigné, planté de beaux arbres et de fleurs, et renfermant une jolie maison, d'une architecture très simple, n'affichant aucune prétention à l'art et à la beauté extérieure. On voyait s'élever par derrière des dépendances considérables, qui donnaient à tout l'établissement l'air d'une superbe et riche ferme soigneusement tenue. Je demandai à un jeune garçon, qui nous ouvrait une barrière pour nous permettre de descendre sur le bord de la rivière, quel était le propriétaire de cette grande maison. «Mais, dit-il d'un air stupéfait, c'est la maison du Petroon.—«Je ne sais pas ce que c'est que le Petroon», lui dis-je.—Vous ne le savez pas!» s'écria-t-il en levant les mains au ciel. Ne pas savoir ce que c'est que le Petroon! qui êtes-vous donc?—who are you, then?»—Et il s'en alla avec une sorte d'horreur et de crainte d'avoir parlé à des gens qui ne connaissaient pas le Petroon.

Deux jours après, nous étions reçus dans cette maison, avec une bonté, une prévenance, une amitié qui ne se sont pas un moment démenties. Mme Renslaër était une femme de trente ans, parlant bien le français qu'elle avait appris en accompagnant son père au quartier général des armées américaines et françaises. Elle était douée d'un esprit supérieur et d'une faculté de jugement peu commune des hommes et des choses. Depuis des années elle ne sortait plus de sa maison, où la retenaient, souvent clouée pendant des mois sur son fauteuil, une santé détruite et les atteintes d'un mal qui l'ont conduite au tombeau quelques années après. La simple lecture des journaux lui avait appris l'état des partis en France, les fautes qui avaient amené la Révolution, les vices de la haute classe de la société, la folie des classes moyennes. Avec une perspicacité extraordinaire, elle avait pénétré les causes et les effets des troubles de notre pays mieux que nous. Elle était très impatiente de connaître M. de Talleyrand, qui venait d'arriver à Philadelphie, renvoyé d'Angleterre dans un délai de huit jours. Avec la finesse démoniaque de son esprit, il avait jugé que la France n'avait pas fini de parcourir les diverses phases de la Révolution. Il nous apportait des lettres importantes de Hollande, que Mme d'Hénin lui avait confiées. Elle m'écrivait, entre autres choses, que M. de Talleyrand était venu passer, dans le pays de la véritable liberté, le temps de folie cruelle dont souffrait la France. M. de Talleyrand me fit demander où il pourrait me trouver, à la fin d'un voyage dans la partie intérieure du pays qu'il méditait d'entreprendre en compagnie de M. de Beaumetz, son ami, et d'un Anglais millionnaire qui arrivait de l'Inde.