Cette femme était Vendéenne. Elle avait fait la guerre, assisté à toutes les affaires, passé et repassé la Loire. Elle racontait tous les événements auxquels elle avait pris part à Humbert, qui ne se lassait pas d'écouter ses récits. Puis il me les répétait, et ce fut ainsi que j'appris l'histoire de cette intéressante et admirable guerre, dont j'avais à peine entendu parler pendant les cinq mois que nous passâmes à Paris, tant le gouvernement prenait de soin pour que les détails n'en fussent pas publiés. Plus tard j'acquis la certitude, comme je le dirai par la suite, que Bonaparte lui-même ignora tous les détails de cette noble lutte, jusqu'au jour où il lut les mémoires manuscrits de Mme de La Rochejaquelein[140].

Nous eûmes un affreux accident en arrivant au Bouilh. Les chemins étaient affreux, presque impraticables. J'avais suspendu au milieu de la voiture une barcelonnettte dans laquelle ma petite Cécile, si délicate, se trouvait couchée. En sortant d'un village, la voiture donna dans une ornière profonde. La cheville ouvrière cassa et nous versâmes. La glace était levée du côté de la tête de l'enfant, côté précisément vers lequel nous tombions, assez doucement d'ailleurs, puisque nous allions au pas. Mon excellente Marguerite vit que la tête de la petite était sur le point de heurter la glace qui venait de se briser en éclats. Elle n'hésita pas, allongea le bras qui, jeté contre les débris de verre, reçut une coupure affreuse jusqu'à l'os, et s'écria: «La petite n'a rien.» Mais l'enfant ayant été en un instant couverte du sang de la pauvre bonne, j'éprouvai tout d'abord une mortelle frayeur. Un chirurgien de la localité fut appelé pour panser la blessée. Quant à la femme de chambre, elle avait le bras démis, et je fus obligée de la laisser pendant quelques jours dans le village.

Enfin, nous arrivâmes au Bouilh, où je fus heureuse de me retrouver. J'avais grand besoin de repos. Une excellente fille que j'y avais laissée avait pris soin de tout, malgré l'apparence de séquestre que l'on avait remis sur le château. Mon mari arriva peu de jours après, et nous nous trouvâmes enfin tous réunis chez nous.

M. de La Tour du Pin se consacra à l'agriculture et à l'éducation de son fils, à laquelle je contribuais pour ma part, afin qu'il n'oubliât pas l'anglais. Humbert était âgé de dix ans et demi, Charlotte allait en avoir quatre, et Cécile avait six mois. Mon excellente bonne, Marguerite, se dévouait avec plus d'attention et de tendresse aux chers enfants que je ne le faisais moi-même.

Je revis avec plaisir notre bonne et spirituelle voisine, Mme de Bar. Sa fille, alors dans sa vingtième année, me témoignait beaucoup d'amitié. Elle avait aussi un fils, âgé de dix-sept ans. J'ai exercé une grande influence sur sa destinée, sans qu'il s'en soit peut-être jamais rendu compte. Aussi son souvenir m'est-il resté cher et douloureux.

Mme de Bar, femme de prodigieusement d'esprit, se trouvait veuve d'un officier du génie très distingué, ami intime de mon beau-père. Il mourut au commencement de la Révolution, et sa femme se retira à la campagne sans autre fortune qu'une propriété en vignes qu'elle faisait valoir. Malgré son esprit, ses bons sentiments, sa distinction, et quoiqu'elle aimât passionnément son fils, âgé de dix ans seulement lorsqu'il perdit son père, elle avait complètement négligé son éducation. M. de La Tour du Pin le lui reprocha vivement. À quoi elle répondit qu'il ne voulait rien faire, qu'il avait horreur des livres et ne témoignait de goût pour aucune carrière. Elle lui reconnaissait cependant de l'esprit naturel. Comme je n'ajoutai pas foi à ces excuses d'un amour maternel mal entendu, elle me pria de parler à son fils. Je m'y prêtai volontiers. Un matin donc que j'étais seule à arranger les livres dans la bibliothèque, il vint me trouver. Je lui demandai de m'aider. Il y mit un zèle et une intelligence qui me surprirent. L'occasion était propice pour lui faire un peu de honte de son ignorance, puis je lui fis promettre de s'arracher à sa paresse, d'étudier, de lire. Je lui donnai des livres à emporter, en lui demandant de me faire de ces ouvrages des extraits que je corrigerais, sans en parler, même à sa mère. Il fut transporté de reconnaissance. Quinze jours plus tard, Mme de Bar me dit que j'avais fait un miracle: son fils passait maintenant les jours et les nuits à écrire. Il m'apporta ses premiers essais, je les corrigeai, et au bout de deux mois, son esprit très supérieur s'était développé au point que je dus reconnaître mon insuffisance à être plus longtemps son institutrice. Le désir d'entrer dans la marine lui vint, et comme je connaissais beaucoup le commissaire général de la marine à Bordeaux, M. Bergevin, j'obtins son admission à l'École de marine, à titre d'élève aspirant. Au moment de partir, le pauvre enfant fut désespéré. Il me demanda la permission de m'écrire ses progrès, et je lui promis de lui répondre exactement. Cette âme si ardente et ce coeur si pénétré, hélas! d'un sentiment dont il ne se doutait pas, avaient besoin de croire que ses progrès m'intéressaient. Mais n'interrompons pas ce triste récit; je veux le continuer tout de suite.

Le jeune de Bar alla à Bordeaux, où ses études se firent avec une distinction si extraordinaire, qu'au bout d'un an, après les examens du célèbre Monge, il fut envoyé à Brest avec le grade d'aspirant de deuxième classe. Quand, revêtu de son uniforme, et en route pour rejoindre une grande école d'où il sortirait officier, il vint me voir, rien ne peut peindre les sentiments de bonheur, d'orgueil, de gloire dont il était animé. Quand il entra dans le salon, je ne le reconnus tout d'abord pas. Il avait grandi, sa figure s'était développée. Je lui parlai avec intérêt du succès de ses études. Il répondit les larmes aux yeux: «C'est votre ouvrage.» Pauvre enfant! À Brest, il eut les mêmes succès, au premier examen. On le mit sur les rangs pour être aspirant de première classe, et on l'embarqua sur un vaisseau de guerre. Mais il fallait beaucoup travailler. Il y consacrait ses nuits. Pour ne rien coûter à sa mère, il se nourrissait mal. La maladie vint; son sang, brûlé par l'étude et par les veilles, s'alluma. En quelques jours, le mal l'emporta, et la cruelle mission de l'apprendre à sa pauvre mère m'incomba. Il ne revint de lui qu'un petit étui de mathématiques. Son père l'avait donné à mon beau-père, et je lui en avais fait cadeau.

Après mes propres douleurs, la mort de ce charmant jeune homme représente le plus triste de mes souvenirs. Le sentiment que j'avais fait naître en lui avait été le flambeau qui l'avait éclairé, mais en le dévorant. Sa mort me causa presque un remords, puisque sans mon intervention dans sa vie il aurait vécu paisiblement, dans son ignorance, il est vrai, mais enfin, il aurait vécu. Sa mère, tout en le pleurant, ne m'en a pas voulu pourtant d'avoir développé des facultés qu'elle laissait endormies. Que serait-il devenu sans moi? Sa vie eût-elle répondu à ce qu'elle promettait d'être par moi?

II

Mais revenons au Bouilh. Peu de temps après notre installation, une cousine de mon mari, Mme de Maurville, vint nous y retrouver. Elle avait été dépouillée des biens qu'elle possédait en France, et sa principale ressource consistait en une pension de 40 livres sterling que lui faisait l'Angleterre. On la lui avait accordée comme veuve d'un officier général de la marine française qui avait pris un grade en Angleterre, chose, on peut le dire en passant, assez vilaine. Elle avait une soeur dont le mari, M. de Villedon, servait la République de corps et d'âme. M. de Villedon avait le malheur d'être gentilhomme et sa femme était très bien née. Ils crurent devoir donner des arrhes, comme on disait alors, à la Révolution, et, dans ce but, achetèrent la terre de Mme de Maurville, avec tout son mobilier. À son retour en France, Mme de Maurville croyait encore que M. de Villedon avait racheté sa terre pour la lui restituer. Mais elle fut bientôt détrompée, et retrouva de ses biens moins que rien: 500 à 600 francs de rente, et pas un toit pour s'abriter. Le nôtre lui fut offert. Elle l'accepta avec cette simplicité de coeur qui caractérise la véritable noblesse. Quoique douée de peu d'esprit, elle avait l'âme très élevée, un excellent caractère, dénué de ces petits inconvénients qui troublent souvent un intérieur plus que de véritables défauts, quand pour dissimuler ceux-ci on possède assez d'empire sur soi. Mme de Maurville aimait tendrement M. de La Tour du Pin. Plus âgée que lui de quatre ans, elle le connaissait depuis son enfance. Elle se trouva très heureuse chez nous. Son unique fils[141] avait été élevé à l'école fondée par le célèbre Burke pour les jeunes émigrés. Revenu d'Angleterre à dix-huit ans sans aucune fortune, il s'engagea dans un régiment de chasseurs à cheval, comme simple chasseur, sous la protection du colonel, M. de La Tour Maubourg. Cette protection lui fut acquise sur l'initiative de Mme d'Hénin, et grâce à l'entremise de M. de La Fayette.