Mme d'Hénin vint au Bouilh à différentes reprises pendant les huit ans que nous y avons habité. Lors de son premier séjour, qui dura plusieurs mois, elle m'amena la fille[142] de M. de Lally, qui sortait de chez Mme Campan, en me priant d'achever son éducation. Mlle de Lally avait près de quinze ans. Je l'accueillis avec plaisir. Elle était douce, bonne enfant, savait assez bien l'orthographe, la musique et la danse. Quant à la culture de l'esprit, elle avait été complètement négligée. J'envisageai la mission que l'on me confiait comme une grande charge et comme une responsabilité un peu lourde à porter. Mon mari m'engagea à l'accepter néanmoins, et son désir était pour moi une loi contre laquelle la pensée ne me vint même pas de résister. Comme nous étions trop peu fortunés pour augmenter sans inconvénient nos dépenses, ma tante voulut que M. de Lally nous remît pour la pension de sa fille une somme équivalente à celle qu'il payait pour elle chez Mme Campan. Accepter une telle condition me parut déchoir un peu; nous nous y soumîmes cependant. M. de Lally, en outre, conservait le soin de l'entretien personnel de sa fille. Elle n'a pas eu à se plaindre de ces arrangements, et, de mon côté, je puis dire que nous n'avons pas eu à les regretter. Je fis, en m'occupant de Mlle de Lally, la répétition de l'éducation que plus tard je devais donner à mes filles. Mon mari se chargea de lui apprendre l'histoire, la géographie. L'enseignement de l'anglais, dont elle avait déjà quelques notions, me revint, et l'instituteur de mon fils lui donna des leçons d'italien. Nos lectures à haute voix, en commun, lui profitèrent également. Elle aima beaucoup mes enfants, surtout Cécile, dont elle commença l'éducation première. Très bonne enfant, d'un caractère sûr, quoique un peu sournois, elle s'arrangeait fort bien avec Mme de Maurville, n'ayant pas plus d'esprit l'une que l'autre. Je ne suis pas éloignée de penser que toutes deux éprouvaient pour moi un sentiment plus rapproché du respect et de la crainte que de l'affection. Quoi qu'on ait pu dire, je ne suis pas dominante. Jamais je n'ai demandé à ceux avec qui j'ai vécu plus que ce qu'ils pouvaient donner. Ce qu'on nomme la querelle de sentiments m'a toujours paru la chose la plus absurde du monde, quand elle n'est pas fondée sur celui dont dépend le destin de la vie.
Nous songions, mon mari et moi, à l'avenir de nos enfants, et cette préoccupation n'était pas la moindre des inquiétudes que le mauvais état de nos affaires nous causait. La terre du Bouilh, réduite à sa seule valeur territoriale, représentait peu de chose. La guerre avec l'Angleterre avait mis à rien le prix des vins, surtout des vins blancs, déjà de peu de valeur, de tout temps, dans nos contrées. On les achetait au prix de 4 à 5 francs la barrique. Mon mari installa une brûlerie à eau-de-vie, et engagea de fortes dépenses pour la mettre en état de fonctionner convenablement. Mais les profits de cette sorte de commerce nous permettaient tout au plus de vivre, et bientôt il faudrait songer à l'avenir de mon fils[143]. C'était notre unique et dévorante pensée.
Ma tante et M. de Lally nous écrivaient de Paris que toutes les personnes que nous avions connues autrefois se ralliaient au gouvernement. On venait de publier le concordat, et le rétablissement de la religion eut un effet prodigieux dans nos provinces. Jusqu'à ce moment, on n'assistait à l'office divin que dans les chambres, sinon tout à fait en secret, du moins assez silencieusement pour ne pas compromettre l'officiant, presque toujours un prêtre émigré rentré. Aussi quand on vit arriver un respectable archevêque, M. d'aviau de Sanzai, à Bordeaux, et que l'intrus disparut sans que j'aie jamais su ce qu'il était devenu, ce fut une joie qui tenait du délire. Nous eûmes l'honneur de le posséder au Bouilh pendant les deux premiers jours qui suivirent son entrée dans le diocèse. Nous réunîmes pour le recevoir tous les bons curés de notre ancien domaine, qui comprenait dix-neuf paroisses. La plupart, nommés récemment, revenaient des pays étrangers. D'autres avaient vécu cachés chez leurs paroissiens ou dans des maisons particulières. Notre saint archevêque se fit adorer de tous. Son entrée à Bordeaux fut un triomphe. La reconnaissance qu'on éprouvait s'en allait au grand homme qui tenait les rênes du gouvernement. Quand il se déclara consul à vie, elle se traduisit par une approbation presque unanime de ceux appelés à voter sur cette proposition.
Un peu plus tard, enfin, parurent dans les communes les listes où l'on devait inscrire son nom et répondre par oui ou par non à la question de savoir si le consul à vie devait se proclamer empereur.
M. de La Tour du Pin fut dans une agitation extraordinaire avant de se décider à mettre oui sur la liste de Saint-André-de-Cubzac. Je le vis se promener seul dans les allées du jardin, mais je ne me permis pas de pénétrer dans ses incertitudes. Enfin, un soir il rentra, et j'appris avec plaisir qu'il venait d'écrire un oui comme résultat de ses réflexions.
On se sera aperçu que je brouille un peu les époques. Assurément je ne suis pas dans leur ordre les événements qui ont rempli les huit ans que nous avons passés au Bouilh. Six mois de ce temps me parurent très agréables. Ce furent ceux du séjour de Mme de Duras et de ses enfants[144].
Ma tante ne se trouvait pas alors avec nous, ce dont nous nous consolâmes aisément. Malgré son esprit, sa bonté, l'amitié qu'elle avait pour son neveu—car, pour moi, elle ne m'a jamais aimée que par reflet—l'existence avec elle était une fatigue. L'emportement de son caractère bannissait toute facilité dans la vie journalière. Il fallait partager sa manière de voir sur tous les sujets. Nous étions parfaitement soumis à ses volontés comme à ses fantaisies, mais cela même ne suffisait pas à assurer la paix. Quand elle se trouvait au Bouilh avec M. de Lally, son caractère dominateur le prenait pour victime, ce qui nous donnait un peu de repos. Elle le menait, comme on dit très vulgairement, à la baguette. Quoiqu'elle lui ait fait un très grand bien, en substituant son propre grand caractère à celui qu'aurait dû avoir ce gros homme qui n'était qu'un composé de paroles, elle ne le rendait pas moins malheureux. Elle le contrariait sur tout, le forçait à travailler à des choses sérieuses, quand son penchant le portait à ne s'occuper que de niaiseries. Au fond, c'était là son goût. Jamais il n'y eut un esprit si petit dans une aussi grosse personne.
III
Mme de Duras arriva au Bouilh pour y attendre son mari, qui devait venir la prendre pour la mener à Duras, chef-lieu de sa famille, situé entre Bordeaux et Agen. Ils venaient d'acheter Ussé[145], où Mme de Kersaint, mère de Mme de Duras, avait colloqué les fonds provenant de la vente de son habitation à la Martinique. La duchesse de Duras, mère d'Amédée, y avait ajouté 400.000 francs de ses propres biens. Cette belle habitation leur coûta 800.000 francs. C'était un excellent marché.
Lorsque je revis Claire, que j'avais laissée à Teddington en proie à une passion malheureuse pour son mari, je la retrouvai tout autre. Elle était devenue un des coryphées de la société antibonapartiste du Faubourg Saint-Germain. Ne pouvant se distinguer par la beauté du visage, elle avait eu le bon sens de renoncer à y prétendre. Elle visa à briller par l'esprit, chose qui lui était facile, car elle en avait beaucoup, et par la capacité, qualité indispensable pour occuper la première place dans la société où elle vivait à Paris. Il est nécessaire de trancher sur tout, sans quoi on est écrasé: en termes de marine, il faut faire feu supérieur. Son caractère naturellement présomptueux et dominateur la préparait pardessus tout à jouer un tel rôle. J'ignore si elle a jamais écouté le langage d'une coquetterie un peu caractérisée, mais je serais assez portée à le croire. Pendant son séjour au Bouilh, elle avait engagé une correspondance très vive avec M. d'Angosse, dans le but de le consoler de la mort de sa femme, Mlle de Châlons. Les lettres qu'elle recevait de lui, dont elle me montra quelques-unes, me parurent celles d'un homme tout disposé à être consolé. Le lui ayant dit, elle me jugea prude et même un peu provinciale. Je crois qu'en retournant à Paris elle trouva M. d'Angosse revêtu de l'habit rouge de chambellan[146]. Comme tant d'autres, il l'avait pris par prudence. L'Empereur disait: «Je leur ai ouvert mes antichambres, et ils s'y sont tous précipités.» Ce propos ne peut paraître insolent, puisqu'il était juste et fondé.