Le lendemain, visite d'un quart d'heure le matin, et même musique le soir. Le jour d'après, à ma grande joie, j'appris le prochain départ des membres de la famille royale espagnole. Le préfet et l'archevêque vinrent prendre congé d'eux. Puis nous montâmes en voiture pour gagner le passage de la rivière, car il n'y avait pas encore de pont. Nous trouvâmes là le brigantin tout prêt, et la traversée effectuée, je pris congé de ces malheureux souverains. L'infortuné roi n'avait pas eu l'air un seul instant de comprendre la tristesse de sa position. Son attitude manquait complètement de dignité et de gravité. Pendant le passage de la rivière, il avait causé tout le temps avec mon domestique, qui se trouvait sur le pont. C'était un bon Allemand, qui ne voulait pas croire que ce fût le roi. Il me disait après: «Mais, Madame, il n'a donc pas de chagrin!»
Voilà l'histoire de mes courtes fonctions à la cour du roi Charles IV et auprès de la reine son horrible femme[157].
CHAPITRE XII
I. Commencement d'une nouvelle vie.—Billet à Mme de Maurville.—Choix judicieux de M. de La Tour du Pin pour la préfecture de Bruxelles.—Les premiers préfets de cette ville: MM. de Pontécoulant et de Chaban.—Une note du poème de la Pitié.—II. Départ du Bouilh. Visite à Ussé.—Mlle Fanny Dillon et le prince Pignatelli.—Un projet de mariage de Mlle Fanny Dillon avec le général Bertrand rencontre des difficultés.—Une mission délicate auprès de l'Impératrice Joséphine.—Chagrin et mort de Mme de Fitz-James.—III. Les femmes des fonctionnaires de Bruxelles.—Mme de Chambarlhac et Mme Betz.—La duchesse douairière d'Arenberg. Ses soupers. Son accueil à M. et Mme de La Tour du Pin.—Étude de la société bruxelloise.—Organisation de la maison.—Le comte de Liedekerke.—IV. Napoléon obtient enfin le consentement de Mlle Fanny Dillon à son mariage avec le général Bertrand.—Huit jours pour se marier.—Intervention opportune de Mme de La Tour du Pin.—Rencontre avec le général Bertrand.—Tous les détails de la célébration du mariage réglés par l'Empereur.—V. Mme de La Tour du Pin est reçue par l'Empereur à Saint-Cloud.—La signature du contrat.—Les Bertrand de Châteauroux.—Le mariage à Saint-Leu.—La parure d'émeraudes de la reine Hortense.
I
Voilà donc une nouvelle vie qui commence! Je vais quitter mon potager, mes poules, mes vaches, mes fleurs, mes occupations régulières et tranquilles, conformes à mes goûts, pour aller mener une tout autre existence. Mais la Providence m'avait douée du désir de toujours chercher à faire pour le mieux dans toutes les situations où j'étais placée. C'est vers 9 heures du soir, comme je l'ai dit, que je reçus, par un messager, le billet de M. de La Tour du Pin m'annonçant sa nomination de préfet à Bruxelles. Toute à mes réflexions, je me sentis bientôt importunée par le bavardage sans portée de ma cousine, Mme Joseph de La Tour du Pin. Je lui proposai donc d'aller nous coucher. Ce ne fut pas cependant sans avoir écrit à Mme de Maurville pour lui dire que la nomination de mon mari ne changeait rien à nos positions respectives et que j'espérais qu'elle nous accompagnerait à Bruxelles. Elle se trouvait chez des amis à deux lieues. Je donnai ordre qu'on lui portât mon billet à la pointe du jour, désirant ne pas lui laisser le temps de se poser cette triste question: «Que vais-je devenir?» J'aurais pu la laisser au Bouilh, où son ménage ne nous aurait pas été une dépense. Mais pourquoi ne pas la faire participer à la bonne fortune, quand elle avait partagé la mauvaise? D'ailleurs, son tendre attachement devait nous la rendre très utile. Elle était sans aucune instruction, possédait peu d'esprit, mais beaucoup d'observation, ainsi qu'une très grande capacité à démêler les caractères. Son dévouement pour mon mari était entier et elle avait la préoccupation constante de servir ses intérêts. Mes enfants, elle les considérait comme les siens. Grâce à Dieu! je n'ai jamais eu auprès d'eux de gouvernante, mais je savais que je pouvais les laisser avec Mme de Maurville en toute sérénité, quand des devoirs de société, que je tâchais de rendre aussi rares que possible, m'en séparaient momentanément. Je fis plus de réflexions au cours des quelques heures passées à ce moment seule dans ma chambre, qu'en temps habituel je n'en aurais fait pendant six mois. Dans les événements de la vie, ce que l'on n'a pas pensé dans les premières vingt-quatre heures n'est plus que de l'inutilité ou du rabâchage. Quand mon mari arriva le lendemain matin pour déjeuner, il me trouva déjà toute préparée à l'entretenir du changement de notre existence et à lui confier les arrangements et les projets qui, selon moi, devaient en être la conséquence.
Charlotte avait alors onze ans et demi. Très avancée pour son âge, l'envie de tout apprendre la dévorait. Elle se mit à feuilleter tous les dictionnaires géographiques sur la Belgique, à examiner les cartes du pays, et quand son père, qui la connaissait bien, arriva et qu'il la questionna sur le département de la Dyle, elle en savait déjà tous les détails statistiques. Quant à la petite Cécile, déjà bonne musicienne à huit ans, et sachant bien l'italien, sa première question fut de demander si elle aurait un maître de chant à Bruxelles.
Mon mari fit tout de suite les arrangements nécessaires au Bouilh, et mit malheureusement sa confiance dans un homme dont il croyait pouvoir répondre comme de lui-même. On m'abandonna tous les soins de la maison et des emballages.
M. de La Tour du Pin avait reçu l'ordre de se rendre à Paris sans délai, M. de Chaban, son prédécesseur, ayant déjà quitté Bruxelles pour aller organiser les départements de la Toscane, qui venait d'être réunie à l'Empire. Notre ami Brouquens, plus heureux que mon mari lui-même de sa bonne fortune, vint le prendre quelques jours après, et ils s'en furent ensemble à Paris.
La nouvelle de cette nomination avait surpris tous ceux qui sollicitaient depuis longtemps des grâces sans les obtenir. Personne ne voulut croire qu'on fût venu chercher M. de La Tour du Pin à sa charrue, comme Cincinnatus, pour lui donner la plus belle préfecture de France.