Ce choix était pourtant le plus judicieux que la prodigieuse prévision de Napoléon pût faire, et en voici la raison: Bruxelles était une capitale conquise, et aucun effort n'avait encore été tenté pour la rattacher à la nouvelle patrie. Ville de cour et de haute naissance, on ne l'avait jusqu'alors gouvernée que par des instruments obscurs ou méprisables.
M. de Pontécoulant, son premier préfet, était un homme de naissance et de formes aristocratiques assurément. Ancien officier des gardes françaises, sa jeunesse s'était passée à Versailles et à Paris, et il aurait peut-être réussi à Bruxelles sans sa femme, dont j'ai déjà parlé. Elle passait pour lui avoir sauvé la vie pendant la Terreur. Auparavant, elle avait été la maîtresse de Mirabeau, dont Lejai, son mari, était le libraire. On dit qu'elle avait été jolie, ce dont il ne lui restait aucun vestige. Depuis, étant déjà Mme de Pontécoulant, on l'avait vue dans les salons de Barras, ce qui ne constituait pas une recommandation. Emmenée à Bruxelles par son mari, ses antécédents avaient peu attiré la grande et haute société aristocratique qui jadis formait la cour de l'archiduchesse.
Entouré d'intrigants français qui s'étaient jetés sur la Belgique comme sur une proie, M. de Pontécoulant ne se préoccupait guère des soins de l'administration. L'Empereur l'avait rappelé en le nommant au Sénat, et avait envoyé pour le remplacer M. de Chaban. Homme honnête, éclairé, ferme et excellent administrateur, il avait réformé beaucoup d'abus, puni des malversations et destitué leurs auteurs. Tous ses actes avaient été justes et éclairés. Il suffisait de marcher dans ses voies pour bien administrer le pays. Mais il n'avait exercé aucune action sur l'éloignement moral que les hautes classes conservaient pour la domination française. Cette tâche nous incombait, à mon mari et, j'ose le dire, à moi également, puisque la source de toute influence de cette nature se trouvait dans le salon.
M. de Chaban, il est vrai, était marié, mais sa femme, maladive, obscure, choisie, d'après les on-dit, dans les classes peu élevées de la société, ne recevait pas, et personne, par conséquent, ne l'avait jamais vue.
Une sorte de réputation romantique m'avait précédée à Bruxelles. Je la devais à mes aventures en Amérique, ébruitées par une note[158] du poème de la Pitié, de Delille. Cette dame de la cour de Marie-Antoinette, soeur de l'archiduchesse si aimée de tous en Belgique, qui avait été, dans ces pays lointains, traire les vaches et vivre au milieu des bois, se présentait avec quelque chose de piquant qui excitait la curiosité.
II
Après avoir procédé à tous mes arrangements au Bouilh et fait partir par le roulage tout ce que je croyais devoir nous être utile à Bruxelles de façon à diminuer la dépense très grande de l'établissement d'une maison considérable, je partis en poste avec Mme de Maurville, mes filles[159] et mon petit Aymar. Une personne de Bordeaux, M. Meyer, me prêta une voiture que je vendis pour lui à Bruxelles. Nous nous arrêtâmes deux ou trois jours à Ussé pour voir Mme de Duras, à la grande joie de nos filles à l'une et à l'autre. J'admirai ce beau lieu, que ma chère Félicie vient encore d'embellir et que je ne reverrai plus, puis j'arrivai à Paris, où je restai trois ou quatre semaines chez ma tante, alors établie avec M. de Lally dans sa jolie maison de la rue de Miromesnil, qu'elle a vendue depuis.
Mme Dillon était de retour d'Angleterre depuis longtemps. J'allai la voir, car elle avait très bien accueilli M. de La Tour du Pin quand, l'année précédente, il était passé par Paris, avec Humbert. Ma soeur Fanny avait grandi. Elle était alors âgée de vingt-trois ans, et, sans être jolie, avait l'air très distingué. Plusieurs partis s'étaient présentés pour elle, mais, de tous ses prétendants, celui qu'elle avait préféré et qu'elle aurait épousé n'existait plus: c'était le prince Alphonse Pignatelli. Une maladie de poitrine avait emporté cet aimable jeune homme. Il eût souhaité, avant de mourir, épouser Fanny, afin de pouvoir lui laisser sa fortune. Malgré ses instantes pressantes, elle s'y refusa. Les jours de l'infortuné étaient comptés, et elle estima qu'il y aurait de sa part absence de délicatesse envers la famille de M. Pignatelli, en s'unissant à lui, dans ses derniers moments, quoiqu'elle l'aimât beaucoup et qu'elle eût été heureuse, même en le perdant, de porter son nom. Pour moi, cela me désola, car j'aurais préféré que ma soeur s'appelât Pignatelli plutôt que Bertrand.
Et puisque ce nom vulgaire vient au bout de ma plume, c'est le cas de raconter ce qui s'est passé lors du dernier voyage de mon mari à Paris.
L'Empereur avait itérativement témoigné à l'Impératrice et à Fanny elle-même combien il désirait son mariage avec Bertrand[160], amoureux d'elle depuis longtemps. Ma soeur n'y voulait pas consentir et l'Empereur en était contrarié. Quand il connut ses préférences pour Alphonse Pignatelli, il cessa toutefois ses sollicitations. Mais, après la mort du prince, il recommença ses poursuites. Mme Dillon pria M. de La Tour du Pin, précisément à Paris au moment où elle avait promis une réponse définitive, de voir l'Impératrice pour lui faire part du refus formel de ma soeur. La commission était assez délicate. Cependant il s'en chargea. L'Impératrice le reçut dans sa chambre à coucher, dont la profonde alcôve était fermée, dans la journée, par un épais rideau de grosse étoffe très ample, formant comme un mur de damas brodé et maintenu en place par une lourde bordure de crépines d'or. Elle le fit asseoir à ses côtés, sur un canapé placé contre le rideau. Comme ils étaient en tête à tête, M. de La Tour du Pin fit sans détours à l'Impératrice la commission dont il était chargé, en s'excusant d'apporter une décision contraire aux désirs de l'Empereur. L'Impératrice insistant beaucoup, il exprima dans le cours de la conversation, qui fut assez longue, des sentiments fort aristocratiques qui ne déplurent pas. Enfin, après lui avoir parlé de lui-même, de moi, de nos enfants, de sa fortune, de ses projets, elle le congédia. Mon mari alla aussitôt rendre compte à Mme Dillon de l'entretien qu'il venait d'avoir. Le soir même, chez M. de Talleyrand, celui-ci le prit sous le bras, comme il avait l'habitude quand il voulait causer familièrement dans un coin: «Qu'aviez-vous à faire, dit-il, d'aller refuser le général Bertrand pour votre belle-soeur. Cela vous regardait-il?»—«Mais Fanny l'a voulu, reprit M. de La Tour du Pin, et mon âge me permet de lui servir de père.»—«Enfin, reprit le fin renard, heureusement vous n'avez pas gâté vos affaires avec toute votre aristocratie. On aime cela aux Tuileries maintenant.»—«Qui donc vous a raconté tout cela? demanda mon mari. Vous avez donc vu l'Impératrice?»—«Non pas, répliqua l'autre, mais j'ai vu l'Empereur, qui vous écoutait!» Ce fut peut-être cette conversation entendue derrière un rideau qui fit préfet à Bruxelles M. de La Tour du Pin.