Notre établissement nous coûta beaucoup d'argent. Il me semble que mon mari reçut une certaine somme pour monter sa maison, mais je n'en suis pas sûre. Le personnel de service comprenait deux domestiques en livrée et le garçon de bureau habillé également, un portier, un valet de chambre maître d'hôtel, l'huissier du cabinet, servant aussi les jours de réception, et deux hommes d'écurie. Nous habitions le palais[168] où le roi de Hollande[169] a demeuré depuis. Mon appartement particulier, de plain-pied avec celui des jours de grandes soirées, était agréable et commode. Il comprenait en particulier un joli salon et un billard. Je m'annonçai dès l'abord pour ne jamais recevoir le matin, sous quelque prétexte que ce fût. Les heures de la matinée, en effet, je les consacrais à l'éducation de mes filles, assistant à leurs leçons, ou sortant avec elles pour les promener soit à pied, soit en voiture.
Plusieurs personnes se mirent bientôt dans notre intimité, entre autres M. et Mme de Trazegnies, le prince Auguste d'Arenberg, le commandeur de Nieuport, etc. Mon mari retrouva avec plaisir le comte de Liedekerke[170], un de ses anciens compagnons d'armes, avant la Révolution, dans le régiment de Royal-Comtois, dont M. de La Tour du Pin avait été colonel en second. Le comte de Liedekerke avait épousé Mlle Desandrouin, destinée à être à la tête d'une fortune immense, dont elle possédait déjà une bonne partie. Ils n'avaient qu'un fils[171] et deux filles[172]. Le jeune homme, alors âgé de vingt-deux ans, était auditeur au Conseil d'État. Comme on parlait d'en attacher un à la personne de chaque préfet pour former ces jeunes gens à la connaissance de l'administration et les employer comme secrétaires du cabinet particulier du préfet, M. de Liedekerke pria M. de La Tour du Pin, son ancien colonel, de demander son fils en cette qualité.
Notre fils Humbert quitta Anvers, où M. Malouet avait été pour lui un second père, et revint à Bruxelles pour se livrer à quelques études préparatoires nécessitées par son examen au Conseil d'État, qui devait avoir lieu dans quelques mois.
IV
Au mois de septembre 1808, je reçus une lettre de Mme Dillon, ma belle-mère. Elle m'apprenait que ma soeur s'était enfin décidée, après bien des hésitations et des incertitudes, à épouser le général Bertrand, vaincue par sa constance d'une part, et de l'autre par les instances renouvelées de l'Empereur, à qui on ne pouvait rien refuser, tant il mettait de grâce et de séduction à obtenir ce qu'il désirait. Ma soeur était alors d'une extrême frivolité, d'une frivolité de créole, comme sa mère. Napoléon avait voulu qu'elle accompagnât l'Impératrice Joséphine dans un voyage de Fontainebleau. Pour qu'elle y fût à son avantage, il lui avait envoyé, ainsi que je l'ai dit précédemment, 30.000 francs pour sa toilette pendant les huit jours que dura ce déplacement, au cours duquel il obtint enfin son consentement au projet d'union qu'elle avait écarté si obstinément jusque-là.
Il décida que le mariage se ferait tout de suite, bien que ma soeur alléguât que sa mère venait de perdre sa fille, la pauvre Mme de Fitz-James. L'Empereur, en présence de ces longueurs et jugeant que les deux femmes, abandonnées à elles-mêmes, ne sortiraient jamais de leurs embarras, dit à Fanny: «Faites venir votre soeur, elle arrangera tout. Je pars pour Erfurt dans huit jours. Il faut être mariée alors.»
J'en fus informée par une lettre du duc de Bassano, car ni Mme Dillon, ni Fanny ne surent m'écrire. Quoique la lettre fût très aimable, elle avait si bien l'air d'un ordre, que la pensée de refuser ne me vint pas dans l'esprit. Deux heures après l'avoir reçue, je partais pour Paris. À la pointe du jour, j'arrivai chez Mme d'Hénin, stupéfaite, à son réveil, de me voir auprès de son lit. Elle tenait toujours une chambre à notre disposition dans sa jolie maison de la rue de Miromesnil, où elle habitait alors. Je ne restai auprès de ma tante que le temps de changer de robe et d'envoyer chercher une voiture de remise, et, après avoir pris une tasse de thé, je me fis mener chez Mme Dillon, rue Joubert. Là j'appris que depuis quelques jours elle était à la campagne, non loin de Saint-Cloud, chez Mme de Boigne. Elle n'avait laissé aucun ordre pour moi. Je demandai donc le nom et le chemin de cette maison, et je partis aussitôt pour m'y rendre, ayant auparavant écrit un mot au duc de Bassano pour lui annoncer mon arrivée.
J'arrivai à Beauregard, la maison de Mme de Boigne, au-dessus de la Malmaison, après une heure et demie de route. Onze heures et demie sonnaient quand j'y parvins, et Mme Dillon était encore au lit. Fanny s'écria: «Ah! nous sommes sauvées, voilà ma soeur!» Sa mère, au contraire, fut saisie d'effroi à la pensée du mouvement que mon activité allait lui imprimer. Elle n'avait songé à rien. Je commençai par lui conseiller de se lever, de s'habiller, de déjeuner et de revenir, ainsi que ma soeur, à Paris avec moi. Le général Bertrand arriva à cet instant. Jusque-là, je ne l'avais jamais rencontré, et il savait probablement que mon mari avait été chargé par Mme Dillon de refuser ses propositions de mariage deux ans auparavant. Il se trouva très embarrassé, étant extrêmement timide de son naturel. Pour le mettre à son aise, je lui proposai une promenade dans le parc en attendant le moment où Mme Dillon serait habillée. Pendant cette promenade, qui dura plus d'une heure, nous nous entendîmes si facilement et si bien qu'en rentrant nous avions tout réglé et tout arrangé.
Nous trouvâmes dans le salon Mme de Boigne, que je n'avais pas revue depuis son enfance, et sa mère, Mme d'Osmond, soeur d'Édouard Dillon et de tous les Dillon de Bordeaux. Ni l'une ni l'autre de ces dames ne pouvaient me souffrir. Il fallut pourtant bien, quand on vint annoncer que l'on avait servi, qu'elles me proposassent de déjeuner, ce qui me convenait d'autant mieux que j'en étais encore à la tasse de thé prise à 7 heures du matin chez Mme d'Hénin. Le pauvre général, charmé de trouver enfin quelqu'un qui allait faire cesser les lenteurs de sa future belle-mère, nous vit monter avec bonheur en voiture pour rentrer à Paris, où il promit de nous rejoindre le soir.
Sans entrer dans de plus longs détails, je dirai que le lendemain matin tout était prêt, la signature du contrat décidée et fixée au surlendemain au soir. On afficha à la mairie. Le tribunal s'assembla extraordinairement par ordre. Le grand-juge Régnier fut réveillé à 5 heures du matin pour faire expédier je ne sais quel acte qui devait servir d'extrait de baptême à ma soeur, Mme Dillon ayant perdu celui qu'elle possédait, ou ne l'ayant peut-être jamais eu. Le courrier, même le plus diligent, n'aurait pu aller à Avesnes, en Flandre, où ma soeur était née, et en revenir avant le jour désigné par Napoléon pour le mariage. Il avait, en outre, arrêté que la cérémonie aurait lieu à Saint-Leu, chez la reine Hortense[172]. Ayant annoncé qu'il se pourrait qu'il y assistât, cela rendit ladite reine fort attentive à exécuter de point en point tous les ordres donnés par l'Empereur pour cette solennité. Ainsi, dans un moment où allaient se réunir autour de lui tous les potentats qui étaient alors à ses pieds, le grand homme avait trouvé le temps de régler les plus minutieux détails de la célébration du mariage de son aide de camp favori.