V

Je fus présentée à l'Empereur à Saint-Cloud, par Mme de Bassano. Dès 8 heures du matin, il me fallut être rendue chez elle, en habit de cour et en toque à plumes. Il m'accueillit de la façon la plus gracieuse, me fit des questions sur Bruxelles, sur la société, la haute société, avec un sourire qui voulait dire: «Vous n'aimez que celle-là.» Puis il rit de m'avoir fait lever si matin, et se moqua un peu de Mme de Bassano à ce sujet, moquerie qu'elle prit d'un petit air boudeur qui lui allait à merveille. Il s'occupait fort d'elle alors, comme depuis elle me l'a conté.

Je vous vois sourire, mon fils[173], quand vous lirez que, comme j'arrangeais le salon pour la signature du contrat et que je voulus mettre sur la table une écritoire avec du papier et des plumes, je ne trouvai pas un meuble semblable dans tout l'appartement de ma belle-mère et de sa fille. Bien m'en prit d'y avoir songé. Heureusement le beau marchand de papier d'alors, d'Expilly, demeurait tout près. J'envoyai mon domestique chercher tout ce que la circonstance exigeait, et ma belle-mère fut agréablement surprise de ma présence d'esprit.

Les grands de la terre arrivèrent avec l'époux. On lut les clauses du contrat, dont je n'ai pas conservé le souvenir. Je pense qu'elles étaient favorables à ma soeur. Fanny, fort à son avantage ce jour-là, avait un excellent maintien. Parmi les assistants se trouvaient trois ou quatre Bertrand venus de Châteauroux. Le nom de l'un d'entre eux nous fit échanger un sourire avec M. de Talleyrand. Il était inspecteur des forêts et se nommait Bertrand de Boislarge. Sa femme, très jeune, extrêmement jolie, n'était jamais sortie de son endroit, ce qui la rendait d'une timidité à faire pitié. Je la soignai beaucoup à Saint-Leu, où nous allâmes coucher le lendemain.

La soirée qui précéda le jour du mariage s'écoula d'une façon assez insipide. On fit de la musique. Le déjeuner du lendemain ne fut pas plus amusant. Le mariage devait avoir lieu à 3 heures et demie. Tous les archi arrivèrent: des maréchaux, des généraux, etc. On marcha en cortège à la chapelle. L'abbé d'Osmond, évêque de Nancy, et depuis archevêque de Florence, donna la bénédiction nuptiale. On servit ensuite le dîner, et après dîner on dansa. Il était venu beaucoup de jeunesse de Paris. La reine Hortense, qui aimait la danse et y excellait, se montra cependant de mauvaise humeur à la suite d'un petit incident assez amusant. L'Empereur n'avait pas paru, mais il avait laissé savoir à la reine Hortense qu'après avoir examiné la parure d'émeraudes entourées de diamants que l'Impératrice avait donnée à Fanny, il ne la trouvait pas suffisante. Comme il lui en connaissait une semblable, il la priait de l'ajouter à celle offerte par sa mère pour la compléter. Elle ne s'attendait à rien de ce genre, et cela lui déplut fort. Mais il fallait se soumettre.

CHAPITRE XIII

I. La saison d'hiver à Bruxelles.—L'ennui de la reine Hortense.—Les familles de Solre et du Croy.—Arrivée de Marie-Louise à Compiègne.—Impatience conjugale des nouveaux époux.—Une complaisante permission de l'archevêque de Vienne.—II. Ralliement de la haute société de Bruxelles au gouvernement impérial.—La garde d'honneur.—Napoléon et Marie-Louise à Bruxelles.—La présentation et la partie de whist.—Le dîner avec l'Empereur.—Ses plaisanteries au roi Jérôme.—Bal à l'Hôtel de Ville.—Départ de l'Empereur.—Le descendant d'un connétable du temps de saint Louis.—III. L'été à Bruxelles.—Visite aux chantiers de construction d'Anvers.—L'examen d'Humbert au Conseil d'État.—M. de La Tour du Pin subit une douloureuse opération.—M. Dupuytren et Mlle Boyer.—IV. Entreprise des Anglais sur Flessingue et sur Anvers.—Le plan de campagne de l'archevêque de Malines.—L'hôpital improvisé de la Cambre.—Intrigues contre M. de La Tour du Pin.—Irritation de l'Empereur calmée par le sous-lieutenant Loiseau.—M. Casimir de Montrond prisonnier à Ham.—V. Humbert part pour la sous-préfecture de Florence.—Un congé au général Bertrand.—Les 300 livres sterling de M. de Lally.—M. de Chateaubriand et son trio d'adoratrices.—Son premier livre.—Les mémoires de Mme de La Rochejaquelein annotés par l'Empereur.—L'Avocat Patelin aux Tuileries.—VI. Premiers symptômes d'accouchement de Marie-Louise.—Un congé équivoque.—Naissance du Roi de Rome.—Victor Sambuy à la poursuite de 10.000 francs de rente.—L'ondoiement.—Les vieux grognards.—Un enfant qui n'a pas l'air d'être né le matin de ce même jour.

I

Je retournai à Bruxelles après quelques grands dîners de noce très ennuyeux, en particulier chez les quatre témoins, MM. de Talleyrand, de Bassano, Lebrun; j'ai oublié le nom du quatrième. Je partis avec joie pour retrouver mon mari et mes enfants. L'automne et l'hiver s'écoulèrent fort agréablement à Bruxelles. Je donnai deux ou trois beaux bals. Mme de Duras vint passer quinze jours auprès de nous avec ses filles[174]. Je les fis danser et les menai au spectacle, dans une excellente loge de la préfecture. Elles s'amusèrent beaucoup.

La reine Hortense avait traversé Bruxelles au cours du dernier voyage qu'elle fit pour rejoindre son mari pendant quelques jours à Amsterdam. Je la vis à son passage. Elle affectait un ennui sans exemple de la nécessité d'aller remplir ses devoirs de reine.