La nomination de M. de La Tour du Pin parut le soir même dans le Moniteur, et je reçus les compliments des gens de ma connaissance, qu'avait affligés la nouvelle de sa disgrâce. Dans le fait, cette destitution fut un bonheur pour mon mari, comme on le verra plus tard.
Je restai quelques jours à Paris, où j'attendis le comte de Liedekerke et M. de La Tour du Pin, qui vinrent m'y retrouver pour la signature du contrat de mariage de nos enfants. À cette époque, il y eut un cercle à la cour, et j'y allai avec Mme de Mun. J'étais mise fort simplement, sans un seul bijou, contrairement aux habitudes des dames de l'Empire, qui en étaient couvertes, et je me trouvai placée au rang de derrière, dans la salle du Trône, dépassant de la tête deux petites femmes qui se mirent, sans compliment, devant moi. L'Empereur entra, il parcourut des yeux ces trois rangs de dames, parla à quelques-unes d'un air assez distrait, puis, m'ayant aperçue, il sourit de ce sourire que tous les historiens ont tâché de décrire et qui était véritablement remarquable par le contraste qu'il présentait avec l'expression toujours sérieuse et parfois même dure de la physionomie. Mais la surprise de mes voisines fut grande quand Napoléon, tout en souriant, m'adressa ces mots: «Êtes-vous contente de moi, Madame?» Les personnes qui m'entouraient s'écartèrent alors à droite et à gauche, et je me trouvai, sans savoir comment, sur le rang de devant. Je remerciai l'Empereur avec un accent très sincèrement reconnaissant. Après quelques mots fort aimables, il s'éloigna. C'est la dernière fois que j'ai vu ce grand homme.
IV
Je repartis pour Bruxelles, où je désirais vivement retrouver mes enfants et où j'avais d'ailleurs mille choses à faire. M. de La Tour du Pin passa par Amiens pour préparer notre installation. Il vint ensuite me rejoindre, avec mon cher Humbert, de retour de Florence, et qui avait reçu à Paris sa nomination à la sous-préfecture de Sens. Qui aurait prévu, à ce moment, que dix mois plus tard, il en serait chassé par les Wurtembergeois.
Lorsque M. de La Tour du Pin arriva de Bruxelles, dans les derniers jours de mars, il me trouva établie avec mes enfants chez le marquis de Trazegnies, qui nous avait offert une bonne et cordiale hospitalité. M. d'Houdetot avait annoncé, sans délicatesse, qu'il prendrait possession de la préfecture le surlendemain même du jour de mon retour à Bruxelles. Je désirais qu'il ne trouvât aucun vestige de notre séjour de cinq ans dans la maison qu'il allait habiter. Tout ce qui nous appartenait était emballé et parti. Quant au mobilier de la préfecture, chaque objet avait été remis à la place désignée par l'inventaire. Rien ne manquait. M. d'Houdetot prit de l'humeur de cette exactitude, et fut plus sensible encore aux regrets que toutes les classes exprimaient hautement du déplacement de M. de La Tour du Pin. Il chercha un prétexte pour retourner à Gand et y demeurer jusqu'après notre départ, fixé au 2 avril. Ma fille devait se marier le 1er[201]. Mon mari pouvait dire, comme Guzman[202]:
J'étais maître en ces lieux, seul j'y commande encore.
Il fit donc venir le chef de la police, M. Malaise, et l'engagea à empêcher qu'il n'y eût quelque manifestation trop prononcée de la part du peuple lors du mariage de notre fille. Le maire, le duc d'Ursel, fixa dans le même but une heure avancée de la soirée, 10 heures et demie, pour le mariage à la municipalité. Cela n'empêcha pas le peuple de se porter en foule dans toutes les rues où nous devions passer et à l'Hôtel de Ville, brillamment illuminé. On n'entendait que des phrases de regret et de bienveillance à l'adresse de M. de La Tour du Pin. Lorsque nous revînmes, après le mariage à l'Hôtel de Ville, chez Mme de Trazegnies, nous trouvâmes tous les salons du rez-de-chaussée éclairés, et établie dans la rue, sous les fenêtres, pour nous donner une sérénade, une troupe nombreuse composée de tous les musiciens de la ville. Mon mari fut, comme de raison, fort sensible à ces manifestations de la bienveillance publique.
Le lendemain, ma fille se maria dans la chapelle particulière du duc d'Ursel. Après un beau déjeuner de parents et d'amis, elle partit avec son mari pour Noisy[203], où son beau-père l'avait précédée de quelques heures. Je la conduisis jusqu'à Tirlemont. Ce fut une cruelle séparation. Il fallait cependant que je parusse heureuse!… J'étais bien loin de l'être!… Mon gendre, peu de temps auparavant, avait été nommé sous-préfet du chef-lieu, à Amiens. Nous ne devions donc pas, grâce au ciel, être longtemps loin l'une de l'autre, Charlotte et moi.
Jusqu'ici, je n'ai plus parlé de M. de Chambeau, notre ami et notre compagnon d'infortune pendant notre émigration en Amérique. Il était rentré en possession de quelque peu de la fortune qui devait lui revenir et avait passé à Bruxelles la plus grande partie de ses jours de loisirs. Ses affaires, en effet, l'obligeaient à faire de longs séjours dans le midi de la France. Depuis un an, il occupait à Anvers un emploi temporaire, il est vrai, mais qui lui assurait de l'avancement. Quand il apprit la catastrophe qui nous éloignait si précipitamment de Bruxelles, il arriva aussitôt, connaissant le mauvais état de nos affaires, chez M. de La Tour du Pin et lui dit: «Vous mariez votre fille et vous perdez votre place. J'ai 60.000 francs en valeurs, je vous les apporte. Usez-en comme des vôtres.» Il assista au mariage de Charlotte, dont il était le parrain.
Au moment où j'écris ces lignes, à Pise, au commencement de 1845, je ne sais plus rien de cet excellent homme. Je l'ai revu il y a dix ans à Paris. À cette époque, installé dans une petite maison de campagne à Épinay, il était tout entier subjugué par deux jeunes servantes qui avaient acquis un fâcheux empire sur sa vieillesse. Elles ont pris soin d'empêcher qu'il ne se rapprochât de nous. Notre pauvre ami n'existe probablement plus.