Bientôt après, on signala l'apparition d'un corps de Cosaques, commandé par le général Geismar, dans les plaines aux environs de la ville. C'est à cette époque que passa à Amiens le général Dupont, sous l'escorte de gendarmes. Il avait d'abord été transféré du château de Joux, où Napoléon l'avait fait enfermer après la capitulation de Baylen, à la citadelle de Doullens. On le conduisait maintenant à Tours, afin qu'il ne fût pas délivré par les alliés. Il n'alla pas plus loin que Paris, et la sévérité dont il avait été l'objet fit sa fortune.
Les Cosaques s'approchèrent si près d'Amiens qu'on les voyait du clocher de la cathédrale. L'escadron de chasseurs en garnison dans la ville, commandé par notre aimable major, se porta au-devant d'eux, et leur en imposa si bien qu'ils ne reparurent plus.
Ma fille Charlotte attendait le moment de ses couches, et nous n'osâmes pas hasarder de la laisser à la préfecture, dans la pensée que si la ville était prise, la maison du préfet serait une des premières livrées au pillage. Nous l'établîmes dans un appartement, obligeamment mis à notre disposition, avec sa soeur Cécile et toi-même, mon cher fils[204]. On y transporta également la plus grande partie des effets que nous avions à la préfecture, où je restai avec mon mari.
Un soir, un homme qui nous était inconnu arriva de Paris. C'était Merlin de Thionville. Il avait reçu la mission, disait-il, de former un corps franc, et possédait un ordre du ministre de la police, Rovigo, pour enrôler dans les prisons tous les individus qui n'y étaient pas détenus pour crime capital. Il emmena tous ces vauriens, dont on n'entendit plus parler.
II
Ma tante, Mme d'Hénin, était installée pour l'automne au château de Mouchy, près de Beauvais, chez son amie la princesse de Poix. Mme de Duras s'y trouvait également avec ses filles, et on m'invita à y venir passer quelques jours. M. de La Tour du Pin m'engagea à accepter, et me demanda de passer par Paris en revenant, pour voir M. de Talleyrand et recueillir quelques nouvelles. M. de Talleyrand lui avait fait remettre un billet par Merlin de Thionville. Mais ce billet était si amphigourique, la réputation du porteur était si mauvaise, que mon mari, éloigné de toute intrigue, se souciait peu d'être entraîné, malgré lui, dans quelque aventure par M. de Talleyrand qui ne répugnait à rien, et qui mettait volontiers en avant les gens, quitte à les abandonner ensuite pour se sauver lui-même.
Je partis donc pour Mouchy, où je demeurai trois jours. J'y arrivai deux heures avant dîner, et après avoir été voir la bonne princesse de Poix et ma tante, je montai chez Mme de Duras. Je la trouvai de très mauvaise humeur, et déjà brouillée avec son gendre, Léopold de Talmond[205], à la suite de plusieurs scènes ridicules. Ils en étaient arrivés à s'écrire des lettres d'explications de quatre pages, from my own apartment[206], comme dit le Spectateur. Elle entama le détail de ses griefs, puis me montra une lettre de Léopold, du matin même, dont la lecture me convainquit qu'il avait raison d'un bout à l'autre. Je le lui dis avec la franchise d'une amitié tendre et sincère. Sa colère se tourna alors contre moi, et les deux jours de mon séjour à Mouchy, je les employai à lui faire entendre raison, ce à quoi je ne réussis pas. Mme de Poix, fort ennuyée des scènes que faisait Mme de Duras dans le salon, à table et devant les domestiques, perdit l'espoir de les voir cesser quand je lui avouai que mon crédit y avait échoué.
Je partis un matin, après déjeuner, pour retourner à Amiens, en passant par Paris. Ne voulant pas y coucher, je descendis dans l'appartement de M. de Lally, qui était à Mouchy.
Après le temps nécessaire pour faire une légère toilette, j'allai chez M. de Talleyrand, que je trouvai dans sa chambre, et seul. Il me reçut, comme toujours, avec cette grâce familière et aimable dont il ne s'est jamais départi à mon égard. On a dit de lui beaucoup de mal—il en méritait peut-être davantage, quoiqu'on ne soit pas toujours tombé juste,—et on aurait pu lui appliquer le mot de Montesquieu sur César: «Cet homme qui n'avait pas un défaut, quoiqu'il eût bien des vices[207].» Eh! bien, malgré tout, il possédait un charme que je n'ai rencontré chez aucun autre homme. On avait beau s'être armé de toutes pièces contre son immoralité, sa conduite, sa vie, contre tout ce qu'on lui reprochait, enfin, il vous séduisait quand même, comme l'oiseau qui est fasciné par le regard du serpent.
Notre conversation, ce jour-là, n'eut rien de particulièrement remarquable. Seulement je trouvai qu'il répétait avec une certaine affectation que M. de La Tour du Pin était bien, très bien, à Amiens. Je lui fis part de mon intention de partir le lendemain matin. Il me dit de n'en rien faire. L'Empereur était attendu précisément dans la journée du lendemain, il le verrait, viendrait me trouver en sortant de chez lui, et me laisserait savoir pour quelle heure je pourrais commander mes chevaux de poste, ce qui ne serait certainement pas avant 10 heures du soir.