Je rentrai chez moi fort ennuyée d'être retenue encore vingt-quatre heures à Paris. Après avoir écrit à mon mari pour l'informer de ce retard, je tâchai d'occuper ma journée du lendemain en allant déjeuner chez ma bonne amie Mme de Maurville, et en faisant quelques visites. Paris m'avait paru morne, mais avant qu'il fît nuit, j'entendis quelques coups de canon qui annonçaient l'arrivée de l'Empereur. Le grand homme rentrait dans sa capitale, mais il y était suivi par l'ennemi!

À 10 heures, mes chevaux étaient attelés et attendaient à ma porte. Le postillon commençait à s'impatienter, moi aussi, lorsqu'à 11 heures arriva M. de Talleyrand: «Quelle folie de partir par ce froid, dit-il, et en calèche encore! Mais où êtes-vous donc ici?»—«Chez Lally.» Prenant alors une bougie sur la table, il se mit à regarder les gravures pendues dans de beaux cadres autour de la chambre: «Ah! Charles II[208], Jacques II[209], c'est cela!» Et il remit le flambeau sur la table. «Mon Dieu! m'écriai-je, il est bien question de Charles II, de Jacques II! Vous avez vu l'Empereur. Comment est-il? que fait-il? que dit-il après une défaite?»:—«Oh! laissez-moi donc tranquille avec votre Empereur. C'est un homme fini.»—«Comment fini? fis-je. Que voulez-vous dire?»—«Je veux dire, répondit-il, que c'est un homme qui se cachera sous son lit!» Cette expression, sur le moment, ne me surprit pas autant qu'après la suite de notre conversation. Je connaissais, en effet, la haine et la rancune de M. de Talleyrand contre Napoléon, mais jamais je ne l'avais encore entendu s'exprimer avec une telle amertume. Je lui fis mille questions auxquelles il répondit par ces seuls mots: «Il a perdu tout son matériel… Il est à bout. Voilà tout.» Puis, fouillant dans sa poche, il en tira un papier imprimé en anglais et, tout en mettant deux bûches dans le feu, ajouta: «Brûlons encore un peu du bois de ce pauvre Lally. Tenez, comme voue savez l'anglais, lisez-moi ce passage-là.» En même temps, il m'indiqua un assez long article marqué au crayon, à la marge. Je prends le papier et je lis:

Dîner donné par le prince régent[210] à Mme la duchesse d'Angoulême.

Je m'arrête, je lève les yeux sur lui, il a sa mine impassible: «Mais lisez donc, dit-il, votre postillon s'impatiente.» Je reprends ma lecture. L'article donnait la description de la salle à manger, drapé en satin bleu de ciel avec des bouquets de lis, du surtout de table tout orné de cette même fleur royale, du service de Sèvres représentant des vues de Paris, etc… Arrivée au bout, je m'arrête, je le regarde stupéfaite. Il reprend le papier, le plie lentement, le remet dans sa vaste poche et dit, avec ce sourire fin et malin que seul il possédait: «Ah! que vous êtes bête! À présent partez, mais ne vous enrhumez pas.» Et, sonnant, il dit à mon valet de chambre: «Faites avancer la voiture de madame.» Il me quitte alors et me crie en mettant son manteau: «Vous ferez mille amitiés à Gouvernet de ma part. Je lui envoie cela pour son déjeuner. Vous arriverez à temps.»

J'atteignis de si bonne heure Amiens que M. de La Tour du Pin n'était pas encore levé. Sans perdre un instant, je lui raconte la conversation ci-dessus, qui m'avait préoccupée toute la nuit au point de m'empêcher de dormir. Il y trouva l'explication de certaines phrases embarrassées de Merlin de Thionville, et me recommanda de garder le secret le plus absolu sur ce que j'avais appris, car si c'était par de pareils moyens, dit-il, que les Bourbons prétendaient monter sur le trône, ils n'y resteraient pas longtemps.

III

Depuis quelques jours, un auditeur au Conseil d'État en mission extraordinaire était arrivé à Amiens pour accélérer, déclarait-il, la levée des gardes d'honneur. C'était un jeune homme de la plus charmante figure et de manières élégantes. Il se nommait M. de Beaumont. Peu à peu, on le vit déployer des prétentions exorbitantes. Quoiqu'on ne trouvât rien à reprendre ni à blâmer ouvertement à sa manière d'être, M. de La Tour du Pin le faisait cependant observer de près, et apprit bientôt qu'il avait des conciliabules avec tous les gens les plus mauvais de la ville. Notre fils Humbert avait amené de Florence un jeune Italien, dont il s'était séparé à Sens, à la suite d'une scabreuse affaire de femme. M. de La Tour du Pin le nomma à un emploi dans les bureaux de la préfecture, et il donnait des leçons d'italien à mes filles. Son intelligence était prodigieuse. On le chargea de suivre les faits et gestes de M. de Beaumont. Il ne fut pas long à découvrir ses menées contre mon mari et ses liaisons avec tous les anciens terroristes de la ville, ainsi que ses relations avec André Dumont, sous-préfet d'Abbeville.

M. de La Tour du Pin résolut de se débarrasser de lui. Il le fit mander dans son cabinet. Une fois en sa présence, il lui déclara que sa conduite était connue; que la tranquillité de la ville était compromise; que, comme préfet, il en avait la responsabilité; qu'il entendait que dans une heure il eût quitté Amiens, et que dans deux heures il fût hors du département. Il ajouta que s'il ne se soumettait pas de bonne grâce, deux gendarmes convoqués dans son antichambre allaient s'assurer de sa personne. Notre homme fut si surpris de cette déclaration, qu'il n'osa pas résister.

En même temps, mon mari prescrivait à Humbert de partir pour Paris, afin de recueillir des nouvelles. Mon fils était à Amiens depuis quinze jours. Chassé de sa sous-préfecture par les Wurtembergeois, il s'était réfugié auprès de nous pour prendre quelque soin de sa santé, compromise à la suite d'une pleurésie contractée à Sens et dont il était fort malade quand l'ennemi s'approcha de cette ville. Voulant, à tout prix, éviter d'être fait prisonnier, il avait au dernier moment quitté Sens au milieu de la nuit, suivi de deux soldats malades qu'il avait recueillis et soignés à la sous-préfecture. Il se fit hisser sur un cheval, un des soldats monta en croupe pour le soutenir, et il partit ainsi par la route de Melun, où il arriva presque mourant. Les deux militaires lui prodiguèrent tant de soins, qu'au bout de deux jours ils purent le mettre dans une voiture et le transporter à Paris, chez Mme d'Hénin, où il acheva de se guérir. De là, il vint à Amiens nous rejoindre. Pour récompenser ses deux sauveurs, il les fit entrer dans la garde. Il devait plus tard les retrouver à Gand.

Humbert arriva à Paris, chez M. de Talleyrand, au moment où celui-ci recevait comme hôte l'empereur Alexandre. Il passa la nuit sur une banquette que M. de Talleyrand lui avait désignée, en lui enjoignant de n'en pas bouger, afin de le trouver sous sa main quand il jugerait à propos de le faire repartir pour Amiens. À 6 heures du matin, M. de Talleyrand lui frappa sur l'épaule. Humbert le vit coiffé et habillé: «Partez, lui dit-il, avec une cocarde blanche, et criez: Vive le roi!»