Hélas! ce ne fut pas le seul reproche qu'on eût pu lui adresser pendant son court séjour à Amiens.

Le matin de son départ, elle reçut quelques dames que je lui présentai. Parmi elles, se trouvait Mme de Maussion, née de Fougerai, femme du recteur de l'université, à Amiens, aussi recommandable par ses vertus et sa conduite que digne des plus grands respects. Ce dernier terme n'est pas exagéré, comme on peut en juger par l'anecdote suivante que je racontai à Mlle de Choisy: Enfermée à la Conciergerie en même temps que la reine, Mme de Maussion eut l'occasion de s'échapper par suite d'une circonstance que je ne puis me rappeler. Elle trouva le moyen de faire proposer à la malheureuse princesse de changer de vêtement avec elle et de prendre sa place dans son lit, tandis que la reine sortirait de la prison. Ce dévouement, admirable de la part d'une jeune femme, âgée alors de dix-huit ans, méritait assurément un accueil au moins obligeant. Elle ne l'obtint pas: Madame ne lui dit pas un mot. Je ne sais quel sentiment l'emporta en moi, de la surprise ou de l'indignation. En tout cas, je n'ai jamais oublié cet incident, et lorsque, après trente ans, j'en évoque le souvenir, il me semble que tout ce qui est arrivé depuis est justifié.

Mon gendre[215] cessait d'être Français pour devenir sujet du nouveau roi[216] des Pays-Bas, ce même prince d'Orange que j'avais revu en Angleterre dans une fortune si peu assurée. Il retourna avec ma fille à Bruxelles, dans sa famille, et cette séparation me fut cruelle. Je revins à Paris, et nous nous établîmes, mon mari et moi, dans un joli appartement, rue de Varenne, n° 6, où notre fils Humbert s'installa également.

Le soir même de mon arrivée, j'allai, avec Mme de Duras, à une fête que donnait le prince Schwarzenberg, généralissime des troupes autrichiennes. Là, je vis tous les vainqueurs, je fus témoin de toutes les bassesses dont ils étaient entourés, on pourrait dire accablés.

Quel spectacle curieux pour un esprit philosophique! Tout rappelait Napoléon: les meubles, le souper, les gens. La pensée me venait que, parmi tous ceux qui étaient là réunis, les uns, quand ils avaient été battus, tremblaient devant l'Empereur, que les autres briguaient autrefois sa faveur ou seulement son sourire, et que pas un ne me semblait digne d'être son vainqueur. Ah! certes, la situation était intéressante, quoique profondément triste. Mme de Duras n'y voyait que le bonheur d'être femme du premier gentilhomme de la chambre d'année[217]. La chute du grand homme, l'envahissement du pays, l'humiliation d'être l'hôte du vainqueur, ne paraissaient pas la troubler. Pour moi, j'en éprouvais un sentiment de honte, qui n'était probablement partagé par personne.

M. de La Tour du Pin prévoyait que la carrière administrative, tout en convenant à ses goûts, allait tomber dans une classe inférieure à celle où il avait le droit de se placer. Il désira reprendre son rang dans la carrière diplomatique, où la Révolution l'avait trouvé. M. de Talleyrand, ministre des affaires étrangères, lui proposa la mission de La Haye. Le nouveau roi de Hollande le désirait, et M. de La Tour du Pin accepta volontiers ce poste, quoiqu'il eût pu prétendre à une mission plus élevée. Mais un mot de M. de Talleyrand: «Prenez toujours celle-là,» lui fit deviner que l'on avait dessein de l'employer autrement.

Mon fils Humbert fut séduit, hélas! par l'agrément d'entrer dans la maison militaire du roi. Le général Dupont était ministre de la Guerre. Ancien aide de camp de mon père, il professait pour moi un grand attachement. Humbert, désireux de se marier, préférait rester à Paris plutôt que de s'en aller comme préfet dans quelque petite ville éloignée de la France. Sa charmante figure, son esprit, ses manières, son instruction, lui ouvraient les portes des meilleures maisons de Paris, de tous les mondes. On le nomma lieutenant des mousquetaires noirs—nom provenant de la couleur de leurs chevaux.—Cela lui donnait le grade de chef d'escadrons dans l'armée.

CHAPITRE XVI

I. M. de La Tour du Pin envoyé au congrès de Vienne.—Sa femme l'accompagne jusqu'à Bruxelles et revient par Tournai et Amiens.—La châsse de Saint-Éleuthère.—M. Alexandre de Lameth, préfet d'Amiens.—La vie à Paris.—M. de Liedekerke décoré de la Légion d'honneur.—Le ministre de l'Intérieur, abbé de Montesquiou.—II. André Dumont et sa haine contre M. de La Tour du Pin.—Un libelle diffamatoire.—Les bonnets brodés de Mme Bertrand.—La Cour et les menées bonapartistes.—Mort de la petite-fille de Mme de Liedekerke. Celle-ci part pour Vienne avec son mari.—Maladie d'Aymar.—Guérison inespérée.—Origine de sa vocation artistique.—III. À la cour de Louis XVIII.—Les honneurs et les entrées.—Le grand couvert de la Saint-Louis.—Deux bals chez le duc du Berri.—Albertine de Staël.—Wellington et l'abbé de Pradt.—IV. Confiance présomptueuse de M. de Blacas.—Un déjeuner au Jardin Turc.—Nouvelle du débarquement de Napoléon au golfe Juan.—Mme de La Tour du Pin prend la décision de partir pour Bruxelles.—Chez M. Louis, ministre des finances.—Une nuit d'impatience.—V. À Bruxelles.—Visite au roi de Hollande.—Le duc de Berri dévalisé.—Séparation du congrès de Vienne.—Mission de M. de La Tour du Pin auprès du duc d'Angoulême.

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