À l'époque où le congrès de Vienne fut décidé, je me trouvais un matin dans le cabinet de M. de Talleyrand. M. de La Tour du Pin était allé à Bruxelles pour assister au couronnement du nouveau roi[218] et remettre ses lettres de créance. Il devait revenir dans un jour ou deux.

Je me préparais à quitter le cabinet du ministre des affaires étrangères, et j'avais déjà la main sur le bouton de la porte pour l'ouvrir, lorsqu'en regardant M. de Talleyrand, j'aperçus sur son visage cette expression que je lui connaissais quand il voulait jouer quelque bon tour de son métier: «Quand revient Gouvernet?» demanda-t-il.—«Mais, demain,» répondis-je.—«Oh! dit-il, pressez son retour, parce qu'il doit partir pour Vienne.»—«Pour Vienne, répliquai-je, et pourquoi?»—«Vous ne comprenez donc rien. Il va ministre à Vienne, en attendant le congrès, où il sera l'un des ambassadeurs.» Je m'écriai, mais il ajouta: «C'est un secret. N'en parlez pas, et envoyez-le-moi dès qu'il descendra de voiture.»

Je l'attendis impatiemment, gardant le secret de la bonne nouvelle, excepté pour mon fils Humbert.

Cette nomination suscita beaucoup d'envieux à mon mari. Mme de Duras fut outrée. Elle aurait voulu que M. de Chateaubriand, pour qui elle était alors dans toute l'effervescence de sa passion, obtînt ce poste. Adrien de Laval ne se consola même pas par la promesse de l'ambassade d'Espagne, et tous de crier à l'abus, parce que mon mari conservait en outre sa place de La Haye.

Nous décidâmes en famille, quoique j'éprouvasse un très vif chagrin, que M. de La Tour du Pin partirait seul pour Vienne, et que je resterais à Paris pour m'occuper du mariage d'Humbert. M. de La Tour du Pin écrivit à Auguste, notre gendre, disposé déjà à embrasser la carrière diplomatique dans son pays, pour l'engager à le suivre à Vienne en qualité de secrétaire particulier ou simplement de voyageur, puisque, redevenu sujet des Pays-Bas, il n'était plus Français. Nous pensâmes que si, après le congrès, M. de La Tour du Pin restait à Vienne, nous n'aurions pas de peine d'obtenir du roi des Pays-Bas d'attacher Auguste à la légation de Vienne. Nous aurions alors été retrouver nos maris, Charlotte et moi. Ces projets, comme beaucoup d'autres, furent bouleversés par les événements publics et particuliers. Il fut toutefois convenu que j'accompagnerais mon mari jusqu'à Bruxelles. Là, il prendrait son gendre, et je ramènerais ma fille avec son enfant[219] à Paris. Ce qui fut fait.

Avant de quitter Paris, où restait Humbert, je mis Aymar en pension chez un maître, M. Guillemin, dans la rue Notre-Dame-des-Champs, établissement sur lequel je possédais les meilleures attestations. De plus, j'avais recommandé mon fils à la dame de la maison. Tout me permettait de supposer qu'il serait bien soigné. On verra plus bas comment ces gens répondirent à ma confiance.

Notre voyage de retour, de Bruxelles à Paris, se passa fort agréablement, quoique je me sentisse fort triste et contrariée de n'avoir pas accompagné M. de La Tour du Pin à Vienne. Rien cependant ne me laissait prévoir que son absence dût être aussi longue qu'elle le fut en réalité. De plus, l'assurance qu'on m'avait donnée que deux courriers extraordinaires partiraient par semaine des Affaires étrangères, me permettait d'espérer que je recevrais régulièrement des nouvelles aussi fraîches que possible de mon mari.

Nous passâmes par Tournai, où nous visitâmes en détail les deux belles fabriques de tapis et de porcelaines, ainsi que la cathédrale. Nous vîmes là la superbe châsse de saint Éleuthère, qui venait d'être déterrée du lieu—un jardin—où elle avait été cachée dès la toute première invasion des Français. Notre voyage se continua par Amiens. Nous restâmes deux jours dans cette ville pour régler quelques affaires de mobilier avec M. Alexandre de Lameth, qui venait d'être nommé préfet pour succéder à M. de La Tour du Pin. Ma fille Charlotte était douée d'un esprit vif et pénétrant. Elle découvrait vite le côté faible de ceux qui l'entouraient, et avait un talent tout particulier pour mettre en lumière les prétentions et les ridicules des gens. Elle encouragea méchamment Alexandre de Lameth à manifester la très haute opinion qu'il avait de lui-même, ce qui nous procura le spectacle d'une véritable comédie pendant les deux jours que nous passâmes à Amiens.

À notre arrivée à Paris, nous y trouvâmes des nouvelles de nos voyageurs. Je m'installai dans mon appartement, et Charlotte prit possession des chambres précédemment occupées par son père.

Je la menais chez les personnes de ma connaissance. Chaque jour nous allions ensemble faire des visites aux filles de Mme de Duras—c'était le but de nos promenades du matin—ou passer nos soirées chez elles. L'une, Félicie, avait épousé le jeune Léopold de Talmond; l'autre, Clara, logeait aux Tuileries avec sa mère. Ma fille Cécile était trop jeune encore—elle n'avait pas quinze ans—pour aller dans le monde. Toutes ses matinées étaient consacrées à des leçons, et elle ne sortait le soir que pour nous accompagner soit chez Mme d'Hénin, notre tante, soit chez Mme de Duras, quand elle n'avait pas de soirée.