Ma pauvre Charlotte, dont la petite fille[221] avait été sevrée à huit mois, eut le malheur de la perdre. La dentition nous l'enleva en deux jours. Elle mourut sur mes genoux, et je la pleurai comme si elle eût été mon propre enfant. La douleur de sa mère contribuait à augmenter encore mon chagrin. Je cherchai à distraire ma pauvre Charlotte en l'emmenant le lendemain passer toute la journée chez Mme d'Hénin, pendant qu'Humbert s'occupait des tristes devoirs de l'inhumation de l'infortunée et jolie enfant que nous regrettions tous.
Au moment même où Humbert venait de nous rejoindre chez Mme d'Hénin, ma femme de chambre accourut, fort troublée, pour lui dire de revenir à la maison, où quelqu'un l'attendait. Charlotte entendit, quoique la femme de chambre eût parlé tout bas, qu'il s'agissait de M. de Liedekerke, arrivé de Vienne en courrier. Le frère comme la soeur, frappés l'un et l'autre de la même crainte qu'il ne fût arrivé quelque chose à leur père, se précipitèrent dans la cour, et, montant dans le cabriolet d'Humbert, s'éloignèrent avant que j'eusse pu me douter de ce qui s'était passé.
Grâce à Dieu, leurs pressentiments furent démentis. Mon mari se portait bien, et notre gendre Auguste, chargé de dépêches, avait simplement été envoyé pour faire le service du courrier extraordinaire qu'on expédiait de Vienne chaque semaine. Tenu de repartir le surlendemain, il s'empressait de venir embrasser sa femme. Le désespoir éprouvé par Charlotte de la perte de son enfant me suggéra la pensée de l'envoyer à Vienne avec son mari. Comme son père l'aimait tendrement, sa présence là-bas serait, pour lui aussi, un bonheur inexprimable. Je possédais une excellente calèche de voyage. Je me chargeai de l'achat et de l'emballage de tous les détails des élégantes toilettes destinées à être portées par ma fille dans les fêtes du prochain congrès. De plus, je mis à sa disposition ma femme de chambre, personne fort habile. Rien ne manqua à son équipement. Grâce à mon activité habituelle, les résolutions une fois prises, le surlendemain ma fille était prête à se mettre en route. Le même jour, elle partait pour Vienne avec son mari, porteur des dépêches de M. de Talleyrand, qui n'avait pas encore quitté Paris.
Je restai seule avec ma jeune Cécile, alors âgée de quinze ans, et mes deux fils, Humbert et Aymar. Ce dernier faillit, peu de temps après, m'être enlevé par une pleurésie causée par la négligence de son maître de pension. J'allais voir Aymar deux fois par semaine, le dimanche et le jeudi. Un de ces jours, vers la fin de novembre, à mon arrivée, on m'annonça qu'il était enrhumé. Je commençai tout d'abord à m'inquiéter, quand on me conduisit à l'infirmerie. Elle se composait d'une mauvaise chambre située au rez-de-chaussée sur la cour et exposée au nord. Mais je fus terrifiée d'en voir la fenêtre et la portes ouvertes, sous le prétexte, me dit-on, «que la cheminée fumait». Je trouvai mon fils avec une forte fièvre et des symptômes qui m'alarmèrent extrêmement. Je demandai le médecin de rétablissement. Il ne devait venir que le lendemain. À cette réponse, sans hésiter, je remontai en voiture et j'allai chercher Auvity, mon médecin. Il logeait rue Duphot, ce qui était bien loin de la rue de Notre-Dame-des-Champs. Heureusement, je le rencontrai, et, quoiqu'il fût lui-même bien tourmenté de l'état de sa jeune femme, il se décida à m'accompagner.
Plus de deux heures s'étaient écoulées avant que nous ne fussions de retour à la pension. L'état d'Aymar s'était encore aggravé. Auvity, outré de le trouver dans une si mauvaise chambre, me dit: «Madame, si vous voulez conserver votre enfant, il faut l'emporter d'ici.» Là-dessus, le roulant lui-même dans ses couvertures, il le porta dans la voiture, où je montai avec eux, et nous le ramenâmes chez moi. Pendant plusieurs jours, le mal alla en empirant. Auvity venait trois fois dans la journée. Le sixième jour, il demanda une consultation de son père[222] et de M. Hallé[223], grand médecin d'alors. Ils dirent à mon fils Humbert qu'il fallait me préparer à la perte de son frère et «qu'il ne passerait pas la nuit». Puis, s'étant fait remettre chacun un napoléon pour cet arrêt, ils s'en furent pour ne plus revenir.
Auvity cependant ne se découragea pas. Il envoya chercher un gilet de cantharides chez un pharmacien, le seul à Paris qui en préparât. On l'appliqua sur le petit corps de huit ans, déjà si maigri, de mon enfant, et il en fut enveloppé entièrement, à l'exception des bras. Des sinapismes aux pieds furent renouvelés tous les quarts d'heure. En même temps une boisson rafraîchissante et nourrissante était donnée toutes les deux minutes dans une cuiller à café. Le lendemain matin, le corps du pauvre petit n'était qu'une plaie; mais la fièvre avait disparu, et Auvity prononça ces paroles si douces aux oreilles d'une mère: «Il est sauvé!»
La convalescence fut longue. Le jour où le médecin conseilla le grand air et l'exercice, la saison était devenue si mauvaise que je ne pouvais conduire le petit malade dehors. La pensée me vint alors de demander une carte d'artiste pour le mener au musée. C'était comme un pressentiment du goût d'Aymar pour les arts. Par M. de Duras, j'eus la permission de l'y conduire tous les jours avec sa bonne. Là, il pouvait courir tout à son aise. Au bout de six semaines, quand le temps devint assez beau pour permettre, sans danger, de le promener aux Tuileries, mon fils regrettait le musée et les tableaux, dont il connaissait et les sujets et les auteurs. Je ne doute pas que ces longues heures passées au musée n'aient beaucoup contribué à développer le penchant d'Aymar pour les arts et à assurer sa première éducation artistique.
III
Cet hiver, quand je fus débarrassée de toute inquiétude au sujet de la santé de mon fils, j'allai beaucoup dans le monde. Je tâchais de ramasser des nouvelles, des on-dit, souvent même des caquets pour en faire la matière des lettres que j'écrivais régulièrement à M. de La Tour du Pin, deux fois la semaine, par les courriers des affaires étrangères. Logeant tout près de ce ministère, je fermais seulement mes lettres lorsque M. Rheinhardt, chargé de cette partie de l'expédition des courriers, m'envoyait un garçon de bureau pour les prendre. Si, depuis, cette correspondance n'avait été brûlée, comme je le dirai par la suite, elle servirait à rendre ces mémoires plus piquants et plus intéressants. Maintenant que tant de jours ont passé sur ma tête, que la vieillesse est venue, et que ma mémoire est plus ou moins altérée, je sens que beaucoup de faits et de détails m'échappent.
Comment mon temps se passait-il depuis cette restauration de la monarchie? J'allais d'abord aux Tuileries, quand le roi recevait les dames, à peu près une fois ou deux par semaine. En qualité d'ancienne dame du palais de la reine, j'avais les honneurs. C'est-à-dire qu'au lieu de me mêler à la foule des femmes qui se pressaient les unes sur les autres dans le premier salon, dit de Diane, en attendant que le roi eût été roulé dans la salle du Trône,—car il ne pouvait pas marcher,—je prenais place directement, ainsi que les autres femmes qui jouissaient du même privilège, sur les banquettes qui garnissaient cette salle. Là, nous trouvions beaucoup d'hommes qui avaient, eux aussi, les entrées, et, installées fort à notre aise, nous causions jusqu'au moment où la parole sacramentelle: «Le roi!» nous faisait dresser sur nos jambes et prendre un maintien plus ou moins convenable et respectueux. Puis on défilait une à une devant le fauteuil royal.