Le roi avait toujours une chose drôle ou aimable à me dire. Ainsi, le jour de la saint Louis, il y eut grand couvert dans la galerie de Diane. Une barrière posée en long dans la plus grande partie de la galerie donnait passage à toutes les personnes qui voulaient voir la table en fer à cheval, autour de laquelle était assise la famille royale. Le roi occupait seul le fond de la table, faisant face aux curieux; sur un des petits côtés se trouvaient M. le duc d'Angoulême et sa femme; en face, M. le duc de Berry, et peut-être le duc d'Orléans; mais, pour ce qui concerne ce dernier, je ne saurais l'affirmer. Derrière le roi se tenaient les grandes charges debout et les femmes sur des gradins. Ce jour-là, j'avais préféré rester peuple, afin de passer le long de la barrière avec mes filles[224]. Le roi m'aperçut dans la foule qui défilait, et me cria: «C'est comme à Amiens!» Cela m'attira une grande considération parmi le bon peuple.

M. le duc de Berry donna, ce même hiver, deux bals, où il invita toutes les notabilités bonapartistes: les duchesses de Rovigo, de Bassano, etc… Elles ne dansèrent pas et avaient l'air d'une humeur massacrante, malgré les avances et les soins du prince et de ses aides de camp. Mme de Duras et moi, nous menâmes à ces bals Albertine de Staël. Nous l'avions métamorphosée, après avoir fini par obtenir de sa mère, toujours vêtue elle-même comme une danseuse de corde, malgré ses cinquante ans, qu'elle nous permît de l'habiller à notre goût. Cela n'avait pas été sans peine, car il avait fallu refaire tout ce qu'elle portait sur le corps, jusqu'à sa chemise. Tout le monde la trouva si changée à son avantage, qu'à dater de ce jour elle abandonna toutes ses habitudes passées de toilette anglaise. Le duc de Broglie en était fort amoureux, et si je ne me trompe, ce fut à l'un de ces bals qu'il se décida à la demander en mariage à sa mère.

Puisque j'ai nommé Mme de Staël, c'est le moment de dire que j'avais renouvelé, lors de son retour à Paris, peu après la Restauration, mon ancienne liaison avec elle. Je l'avais déjà revue cependant, en 1800, quand j'arrivais d'Angleterre, un peu, avant le temps où Napoléon l'obligea à quitter Paris, puis à différentes autres époques. Au 18 fructidor, elle s'était montrée très révolutionnaire, entraînée par sa liaison plus qu'intime avec Benjamin Constant. Sa dernière transformation venait de s'accomplir en Angleterre, d'où elle revenait royaliste. Elle accueillait avec esprit et amabilité les notabilités de tous les pays d'Europe, qui abondaient à Paris pendant l'hiver de 1814 à 1815.

Je me trouvais dans son salon le soir du jour où le duc de Wellington arriva à Paris. Cent autres personnes, également curieuses de voir ce personnage déjà célèbre, étaient là réunies. Mes relations avec le duc remontaient au temps de mon enfance. Nos âges différaient peu, et lady Mornington, sa mère, était fort liée avec ma grand'mère, Mme de Rothe. Nous avions passé, le jeune Arthur Wellesley, sa soeur lady Anne et moi, bien des soirées ensemble. Je retrouvai plus tard lady Anne en Angleterre, à Hampton-Court, quand j'y fus pour voir le vieux stathouder prince d'Orange. Je me fis reconnaître du duc comme une ancienne amie. Aussi, dans ce salon où tant d'yeux étaient fixés sur lui, mais où il ne connaissait personne, fut-il bien aise de trouver quelqu'un qui pût lui répondre, s'il questionnait.

Parmi les personnes présentes se trouvait un homme qui brûlait du désir de lier conversation avec le héros du jour. C'était M. de Pradt, le ci-devant archevêque de Malines. Mme de Staël les mit en rapport. M. de Pradt s'étant assuré que le duc parlait parfaitement français, commença à lui expliquer l'Europe et la France. Une demi-heure durant, il parla sans s'arrêter. Quant au duc, à peine put-il placer quelques exclamations que l'archevêque prenait pour de l'admiration. Le prodigieux amour-propre de M. de Pradt l'emportait souvent au delà des bornes permises. Ainsi, en parlant de l'Empereur, poussa-t-il l'audace jusqu'à prononcer ces paroles: «Enfin, mylord, Napoléon a dit un jour: «Il n'y a qu'un homme qui m'empêchera d'être maître de l'Europe.» Chacun s'imagina que la suite de son discours allait être: «Et cet homme, mylord, c'est vous!» Mais point du tout; il poursuivit ainsi: «Et cet homme, c'est moi!» Le duc de Wellington s'écria: «Oh! oh!» et ne put s'empêcher de lui rire au nez, ce dont l'archevêque ne se déconcerta nullement.

Pendant le séjour que fit le duc à Paris, avant de se rendre au Congrès de Vienne, je le rencontrai presque tous les jours. Je lui présentai mon fils Humbert, pour qui il eut beaucoup de bontés. Humbert parlait l'anglais dans la perfection. En Amérique et en Angleterre, il s'était familiarisé avec cette langue. Il avait également une bonne connaissance de l'italien. Dans cet hiver, où Paris était rempli d'étrangers, on le prenait souvent pour un Anglais ou pour un Italien. En quittant Paris, le duc de Wellington partit pour le congrès, où se trouvait déjà M. de Talleyrand.

IV

M. de Blacas tenait un grand état. Son outrecuidance ne lui permettait pas de concevoir le plus léger soupçon de conspiration. Il levait les épaules, se mettait à rire et se moquait de ceux enclins à penser que Napoléon était terriblement près de nous.

Un jour Humbert rentra très préoccupé. Il avait rencontré, en revenant du quartier des mousquetaires, deux généraux—je ne puis me souvenir de leurs noms, l'un était mulâtre—qu'il avait connus à Sens assez intimement. Ils l'engagèrent à venir déjeuner avec eux au Jardin Turc. Humbert accepta. Après les huîtres et le vin de Champagne, ces messieurs commencèrent à le tâter sur la marche du gouvernement, sur le mécontentement général, sur les regrets qu'ils éprouvaient de ne plus servir l'Empereur. Puis, le vin de Champagne aidant, ils en vinrent à des indiscrétions dont Humbert fut fort frappé et qui lui inspirèrent beaucoup d'inquiétude. Il était loin de prévoir, cependant, l'audace avec laquelle Napoléon oserait débarquer sur la côte de France; mais la conversation de ses deux compagnons de table lui laissa clairement comprendre qu'un enrôlement se préparait. Les deux généraux en question étaient des gens assez obscurs, mais Humbert remonta facilement, par la pensée, jusqu'aux chefs de la conspiration, et surtout à la reine Hortense, chez qui se réunissait le comité directeur bonapartiste. Ayant raconté à Mme de Duras le déjeuner et la conversation auxquels il avait assisté, elle en conçut également des inquiétudes et en fit part à son mari. Celui-ci en parla au roi; mais M. de Blacas était là pour tout atténuer et pour tourner en ridicule les gens qui croyaient à un retour de l'Empereur.

Un soir des premiers jours de mars, je me trouvais chez Mme de Duras, aux Tuileries. Il y avait du monde, entre autres le général Dulauloy et sa femme. Je surpris entre eux deux ou trois signes imperceptibles qui excitèrent vivement ma curiosité. Ils semblaient dire: «Non, ils ne savent rien.» Mme Dulauloy paraissait, en outre, craindre quelque chose et témoignait d'une grande envie de s'en aller, surtout lorsque M. de Duras traversa le salon, venant du coucher du roi. À ce moment elle rougit, se leva et sortit en emmenant son mari. Je restai la dernière et j'attendis que Mme de Duras revînt de la chambre de son mari, où elle l'avait suivi. Je la vis très troublée, et elle me dit: «Il y a quelque chose de terrible, mais Amédée ne veut pas me le dire.» Je rentrai alors chez moi en compagnie d'Humbert et nous fîmes, comme cela arrive toujours, toutes les conjectures imaginables, excepté la véritable. Le lendemain matin, la nouvelle du débarquement au golfe Juan se répandit dans Paris. Elle fut apportée par lord Lucan. Parti la veille au soir pour l'Italie, il rencontra à quelques postes de Paris le courrier qui arrivait de Lyon avec la nouvelle. Il revint aussitôt sur ses pas et rentra à Paris, où il la fit connaître.