100.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 6 mai 1672.
Ma fille, il faut que je vous conte; c'est une radoterie que je ne puis éviter. Je fus hier à un service de M. le chancelier (Séguier) à l'Oratoire: ce sont les peintres, les sculpteurs, les musiciens et les orateurs qui en ont fait la dépense, en un mot, les quatre arts libéraux. C'était la plus belle décoration qu'on puisse imaginer: le Brun avait fait le dessin; le mausolée touchait à la voûte, orné de mille lumières, et de plusieurs figures convenables à celui qu'on voulait louer. Quatre squelettes, en bas, étaient chargés des marques de sa dignité; comme lui ayant ôté les honneurs avec la vie: l'un portait son mortier, l'autre sa couronne de duc, l'autre son ordre, l'autre les masses de chancelier. Les quatre Arts étaient éplorés et désolés d'avoir perdu leur protecteur: la Peinture, la Musique, l'Éloquence et la Sculpture. Quatre Vertus soutenaient la première représentation: la Force, la Justice, la Tempérance, et la Religion. Quatre Anges ou quatre Génies recevaient au-dessus cette belle âme. Le mausolée était encore orné de plusieurs Anges qui soutenaient une chapelle ardente, laquelle tenait à la voûte. Jamais il ne s'est rien vu de si magnifique, ni de si bien imaginé; c'est le chef-d'œuvre de le Brun. Toute l'église était parée de tableaux, de devises et d'emblèmes qui avaient rapport aux armes ou à la vie du chancelier: plusieurs actions principales y étaient peintes. Madame de Verneuil[298] voulait acheter toute cette décoration un prix excessif. Ils ont tous, en corps, résolu d'en parer une galerie, et de laisser cette marque de leur reconnaissance et de leur magnificence à l'éternité. L'assemblée était belle et grande, mais sans confusion; j'étais auprès de M. de Tulle[299], de M. Colbert, et de M. de Monmouth[300], beau comme du temps du Palais-Royal, qui, par parenthèse, s'en va à l'armée trouver le roi. Il est venu un jeune père de l'Oratoire pour faire l'oraison funèbre; j'ai dit à M. de Tulle (Mascaron) de le faire descendre, et de monter à sa place; et que rien ne pouvait soutenir la beauté du spectacle et la perfection de la musique, que la force de son éloquence. Ma fille, ce jeune homme a commencé en tremblant, tout le monde tremblait aussi: il a débuté par un accent provençal; il est de Marseille, il s'appelle Léné; mais, en sortant de son trouble, il est entré dans un chemin si lumineux, il a si bien établi son discours, il a donné au défunt des louanges si mesurées, il a passé par tous les endroits délicats avec tant d'adresse, il a si bien mis dans tout son jour tout ce qui pouvait être admiré, il a fait des traits d'éloquence et des coups de maître si à propos et de si bonne grâce, que tout le monde, je dis tout le monde sans exception, s'en est écrié, et chacun était charmé d'une action si parfaite et si achevée. C'est un homme de vingt-huit ans, intime ami de M. de Tulle, qui l'emmène avec lui dans son diocèse: nous le voulons nommer le chevalier Mascaron; mais je crois qu'il surpassera son aîné. Pour la musique, c'est une chose qu'on ne peut expliquer. Baptiste (Lully) avait fait un dernier effort de toute la musique du roi; ce beau Miserere y était encore augmenté; il y eut un Libera où tous les yeux étaient pleins de larmes; je ne crois point qu'il y ait une autre musique dans le ciel. Il y avait beaucoup de prélats; j'ai dit à Guitaut: Cherchons un peu notre ami Marseille, nous ne l'avons point vu; je lui ai dit tout bas: Si c'était l'oraison funèbre de quelqu'un qui fût vivant, il n'y manquerait pas[301]. Cette folie a fait rire Guitaut, sans aucun respect pour la pompe funèbre. Ma chère enfant, quelle espèce de lettre est-ce ceci? Je pense que je suis folle: à quoi peut servir une si grande narration? Vraiment, j'ai bien satisfait le désir que j'avais de conter.
Le roi est à Charleroi, et y fera un assez long séjour. Il n'y a point encore de fourrages, les équipages portent la famine avec eux: on est assez embarrassé dès le premier pas de cette campagne. Guitaut m'a montré votre lettre, et à l'abbé, Envoyez-moi ma mère. Ma fille, que vous êtes aimable! et que vous justifiez agréablement l'excessive tendresse qu'on voit que j'ai pour vous! Hélas! je ne songe qu'à partir, laissez-m'en le soin; je conduis des yeux toutes choses; et si ma tante prenait le chemin de languir, en vérité je partirais. Vous seule au monde me pouvez faire résoudre à la quitter dans un si pitoyable état; nous verrons: je vis au jour la journée, et n'ai pas encore le courage de rien décider; un jour je pars, le lendemain je n'ose; enfin vous dites vrai, il y a des choses bien désobligeantes dans la vie. Vous me priez de ne point songer à vous en changeant de maison; et moi, je vous prie de croire que je ne songe qu'à vous, et que vous m'êtes si extrêmement chère, que vous faites toute l'occupation de mon cœur. J'irai coucher demain dans ce joli appartement où vous serez placée sans me déplacer. Demandez au marquis d'Oppède, il l'a vu; il dit qu'il s'en va vous trouver. Hélas! qu'il est heureux! Adieu, ma belle petite; vous êtes au bout du monde, vous voyagez; je crains votre humeur hasardeuse: je ne me fie ni à vous, ni à M. de Grignan. Il est vrai que c'est une chose étrange, comme vous dites, de se trouver à Aix après avoir fait cent lieues, et au Saint-Pilon[302] après avoir grimpé si haut. Il y a quelquefois dans vos lettres des endroits qui sont très-plaisants, mais il vous échappe des périodes comme dans Tacite; j'ai trouvé cette comparaison, il n'y a rien de plus vrai. J'embrasse Grignan et le baise à la joue droite, au-dessous de sa touffe ébouriffée[303].
101.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 20 mai 1672.
Je comprends fort bien, ma fille, et l'agrément, et la magnificence, et la dépense de votre voyage; je l'avais dit à notre abbé comme une chose pesante pour vous: mais ce sont des nécessités. Il faut cependant examiner si l'on veut bien courir le hasard de l'abîme où conduit la grande dépense; nous en parlerons. Il n'importe guère d'avoir du repos pour soi-même: quand on entre véritablement dans les intérêts des personnes qui nous sont chères, et qu'on sent tous leurs chagrins peut-être plus qu'elles-mêmes, c'est le moyen de n'avoir guère de plaisirs dans la vie, et il faut être bien enragée pour l'aimer autant qu'on fait. Je dis la même chose de la santé; j'en ai beaucoup, mais à quoi me sert-elle? à garder ceux qui n'en ont point. La fièvre a repris traîtreusement à madame de la Fayette; ma tante est bien plus mal que jamais; elle s'en va tous les jours: que fais-je? je sors de chez ma tante, et je vais chez cette pauvre Fayette; et puis je sors de chez la Fayette pour revenir chez ma tante. Ni Livry, ni les promenades, ni ma jolie maison, tout cela ne m'est de rien: il faut pourtant que je coure à Livry un moment, car je n'en puis plus. Voilà comme la Providence partage les chagrins et les maux: après tout, les miens ne sont rien en comparaison de l'état où est ma pauvre tante. Ah! noble indifférence, où êtes-vous? Il ne faut que vous pour être heureuse, et sans vous tout est inutile: mais puisqu'il faut souffrir de quelque façon que ce soit, il vaut encore mieux souffrir par là que par les autres endroits. J'ai vu madame de Martel chez elle, et je lui ai dit tout ce que vous pouvez penser; son mari lui a écrit des ravissements de votre beauté; il est comblé de vos politesses, il vous loue et vous admire. Sa femme m'était venue chercher pour me montrer cette lettre; je la trouvai enfin, et je vous acquittai de tout. Rien n'est plus romanesque que vos fêtes sur la mer, et vos festins dans le Royal-Louis, ce vaisseau d'une si grande réputation. Le véritable Louis est en chemin avec toute son armée; les lettres ne disent rien de positif, par la raison qu'on ne sait point où l'on va. Il n'est plus question de Maestricht; on dit qu'on va prendre trois places, l'une sur le Rhin, l'autre sur l'Yssel, et la troisième tout auprès; je vous manderai leurs noms quand je les saurai. Rien n'est plus confus que toutes les nouvelles de l'armée: ce n'est pas faire sa cour que d'en mander, ni de se mêler de deviner et de raisonner. Les lettres sont plaisantes à voir: vous jugez bien que je passe ma vie avec des gens qui ont des fils assez bien instruits; mais il est vrai que le secret est grand sur les intentions de Sa Majesté. L'autre jour, un homme de bonne maison[304] écrivait à un de ses amis: Je vous prie de me mander où nous allons, et si nous passerons l'Yssel, ou si nous assiégerons Maestricht. Vous pouvez juger par là des lumières que nous avons ici: je vous assure que le cœur est en presse. Vous êtes heureuse d'avoir votre cher mari en sûreté, qui n'a d'autre fatigue que de voir toujours votre chien de visage dans une litière vis-à-vis de lui: le pauvre homme[305]! Il avait raison de monter quelquefois à cheval pour l'éviter: le moyen de le regarder si longtemps! Hélas! il me souvient qu'une fois, en revenant de Bretagne, vous étiez vis-à-vis de moi: quel plaisir ne sentais-je point de voir toujours cet aimable visage! Il est vrai que c'était dans un carrosse; il faut donc qu'il y ait quelque malédiction sur la litière.
Madame du Pui-du-Fou ne veut pas que je mène ma petite enfant: elle dit que c'est hasarder, et là-dessus je rends les armes: je ne voudrais pas mettre en péril sa petite personne; je l'aime tout à fait; je lui ai fait couper les cheveux; elle est coiffée hurluberbu, cette coiffure est faite pour elle. Son teint, sa gorge, tout son petit corps est admirable; elle fait cent petites choses, elle parle, elle caresse, elle bat, elle fait le signe de la croix, elle demande pardon, elle fait la révérence, elle baise la main, elle hausse les épaules, elle danse, elle flatte, elle prend le menton; enfin elle est jolie de tout point; je m'y amuse des heures entières; je ne veux point que cela meure. Je vous disais l'autre jour: je ne sais point comme l'on fait pour ne point aimer sa fille.
102.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 23 mai 1672.