Mon petit ami de la poste ne se trouva pas hier à l'arrivée du courrier, de sorte que mon laquais ne rapporta point mes lettres: elles sont par la ville; je les attends à tous les moments, et j'espère les avoir avant que de faire mon paquet. Ce retardement me déplaît beaucoup; mon petit nouvel ami m'en demande excuse, mais je ne lui pardonne pas. En attendant, ma fille, je m'en vais causer avec vous. J'ai vu ce matin M. de Marignanes[306]; je l'ai pris pour M. de Maillanes; je me suis embarrassée; enfin, pour avoir plus tôt fait, je l'ai prié de me démêler ces deux noms. Il l'a fait en galant homme; il a compris qu'il est très-possible que je me confonde; il m'a remise: il est très-content de moi, et moi très-contente de lui. Il a vu votre fille; il dit que son frère est beau comme un ange, et vous comme deux. Il admire votre esprit, votre personne; il adore M. de Grignan.

Je dînai hier chez la Troche avec l'abbé Arnauld et madame de Valentiné: après-dîné nous eûmes le Camus, son fils, et Itier: cela fit une petite symphonie très-parfaite. Ensuite arrive mademoiselle de Grignan avec son écuyer, c'était Beaulieu; sa gouvernante, c'était Hélène; sa femme de chambre, c'était Marie; son petit laquais, c'était Jaco, fils de sa nourrice; et la nourrice avec ses habits des dimanches: c'est la plus aimable femme de village que j'aie jamais vue. Tout cela parut beaucoup: on les envoya dans le jardin, on les regarda fort: j'aime trop tout ce petit ménage-là. Madame du Pui-du-Fou m'a brouillé la tête, en ne voulant pas que je mène ma petite enfant; car, après tout, les enfants de la nourrice ne me plaisent point auprès d'elle, et je connais dans son visage que jamais elle ne passera l'été ici, sans en mourir d'ennui. Mais, ma fille, il est question de partir: un jour nous disons, l'abbé et moi: Allons-nous-en; ma tante ira jusqu'à l'automne: voilà qui est résolu. Le jour d'après, nous la trouvons si extrêmement bas, que nous nous disons: Il ne faut pas songer à partir, ce serait une barbarie: la lune de mai l'emportera. Et ainsi nous passons d'un jour à l'autre, avec le désespoir dans le cœur: vous comprenez bien cet état, il est cruel. Ce qui me ferait souhaiter d'être en Provence, ce serait afin d'être sincèrement affligée de la perte d'une personne qui m'a toujours été si chère; et je sens que si je suis ici, la liberté qu'elle me donnera m'ôtera une partie de ma tendresse et de mon bon naturel. N'admirez-vous point la bizarre disposition des choses de ce monde, et de quelle manière elles viennent croiser notre chemin? Ce qu'il y a de certain, c'est que, de quelque manière que ce puisse être, nous irons cet été à Grignan. Laissez-nous démêler toute cette triste aventure, et soyez assurée que l'abbé et moi nous sommes plus près d'offenser la bienséance en partant trop tôt, que l'amitié que nous avons pour vous, en demeurant sans nécessité. Voilà un billet de l'abbé Arnauld, qui vous apprendra les nouvelles. Son frère[307], en partant, le pria de me faire part de celles qu'il lui manderait: la première page est un ravaudage de rien pour choisir un jour, afin de dîner chez M. d'Harouïs: on fait du mieux qu'on peut à cet abbé Arnauld; il n'est pas souvent à Paris[308], et l'on est aise d'obliger les gens de ce nom-là. Il me pria l'autre jour de lui montrer un morceau de votre style: son frère lui en a dit du bien. En le lui montrant, je fus surprise moi-même de la justesse de vos périodes: elles sont quelquefois harmonieuses; votre style est devenu comme on le peut souhaiter, il est fait et parfait; vous n'avez qu'à continuer, et vous bien garder de vouloir le rendre meilleur.

Voilà dix heures, il faut faire mon paquet: je n'ai point reçu votre lettre: j'ai passé à la poste, mon petit homme m'a fait beaucoup d'excuses; mais je n'en suis pas plus riche; ma lettre est entre les mains des facteurs, c'est-à-dire la mer à boire. Je la recevrai demain, et n'y ferai réponse que vendredi. Adieu, ma chère enfant; vous dirai-je que je vous aime? il me semble que c'est une chose inutile, vous le croyez assurément. Croyez-le donc, ma chère enfant, et ne craignez point d'aller trop avant. Si je n'avais point le cœur triste, je vous porterais de jolies chansons: M. de Grignan les chanterait comme un ange. Je l'embrasse très-tendrement, et vous encore plus de mille fois.

103.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, vendredi 17 juin 1672, à 11 heures du soir.

Je viens d'apprendre, ma fille, une triste nouvelle dont je ne vous dirai point le détail, parce que je ne le sais pas: mais je sais qu'au passage de l'Yssel[309], sous les ordres de M. le Prince, M. de Longueville a été tué; cette nouvelle accable. J'étais chez madame de la Fayette quand on vint l'apprendre à M. de la Rochefoucauld, avec la blessure de M. de Marsillac et la mort du chevalier de Marsillac: cette grêle est tombée sur lui en ma présence. Il a été très-vivement affligé, ses larmes ont coulé du fond du cœur, et sa fermeté l'a empêché d'éclater. Après ces nouvelles, je ne me suis pas donné la patience de rien demander; j'ai couru chez M. de Pomponne, qui m'a fait souvenir que mon fils est dans l'armée du roi, laquelle n'a eu nulle part à cette expédition; elle était réservée à M. le Prince: on dit qu'il est blessé; on dit qu'il a passé la rivière dans un petit bateau; on dit que Nogent a été noyé; on dit que Guitry est tué; on dit que M. de Roquelaure et M. de la Feuillade sont blessés, qu'il y en a une infinité qui ont péri en cette rude occasion. Quand je saurai le détail de cette nouvelle, je vous la manderai. Voilà Guitaut qui m'envoie un gentilhomme qui vient de l'hôtel de Condé; il me dit que M. le Prince a été blessé à la main. M. de Longueville avait forcé la barrière, où il s'était présenté le premier; il a été aussi le premier tué sur-le-champ; tout le reste est assez pareil: M. de Guitry noyé, et M. de Nogent aussi[310]; M. de Marsillac blessé, comme j'ai dit, et une grande quantité d'autres qu'on ne sait pas encore. Mais enfin l'Yssel est passé. M. le Prince l'a passé trois ou quatre fois en bateau, tout paisiblement, donnant ses ordres partout avec ce sang-froid et cette valeur divine qu'on lui connaît. On assure qu'après cette première difficulté on ne trouve plus d'ennemis: ils sont retirés dans leurs places. La blessure de M. de Marsillac est un coup de mousquet dans l'épaule, et un autre dans la mâchoire, sans casser l'os. Adieu, ma chère enfant; j'ai l'esprit un peu hors de sa place, quoique mon fils soit dans l'armée du roi; mais il y aura tant d'autres occasions, que cela fait trembler et mourir.

104.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, 20 juin 1672.

Il m'est impossible de me représenter l'état où vous avez été, ma chère enfant, sans une extrême émotion; et, quoique je sache que vous en êtes quitte, Dieu merci! je ne puis tourner les yeux sur le passé, sans une horreur qui me trouble. Hélas! que j'étais mal instruite d'une santé qui m'est si chère! Qui m'eût dit en ce temps-là, Votre fille est plus en danger que si elle était à l'armée, j'étais bien loin de le croire. Faut-il donc que je me trouve cette tristesse avec tant d'autres qui sont présentement dans mon cœur! Le péril extrême où se trouve mon fils; la guerre qui s'échauffe tous les jours; les courriers qui n'apportent plus que la mort de quelqu'un de nos amis ou de nos connaissances, et qui peuvent apporter pis; la crainte que l'on a des mauvaises nouvelles, et la curiosité qu'on a de les apprendre; la désolation de ceux qui sont outrés de douleur, et avec qui je passe une partie de ma vie; l'inconcevable état de ma tante, et l'envie que j'ai de vous voir, tout cela me déchire, me tue, et me fait mener une vie si contraire à mon humeur et à mon tempérament, qu'en vérité il faut que j'aie une bonne santé pour y résister. Vous n'avez jamais vu Paris comme il est; tout le monde pleure, ou craint de pleurer: l'esprit tourne à la pauvre madame de Nogent; madame de Longueville fait fendre le cœur, à ce qu'on dit: je ne l'ai point vue, mais voici ce que je sais.

Mademoiselle de Vertus[311] était retournée depuis deux jours à Port-Royal, où elle est presque toujours: on est allé la querir avec M. Arnauld, pour dire cette nouvelle. Mademoiselle de Vertus n'avait qu'à se montrer; ce retour si précipité marquait bien quelque chose de funeste. En effet, dès qu'elle parut: Ah! mademoiselle, comment se porte monsieur mon frère? (le grand Condé). Sa pensée n'osa aller plus loin.—Madame, il se porte bien de sa blessure.—Il y a eu un combat! Et mon fils?—On ne lui répondit rien.—Ah! mademoiselle, mon fils, mon cher enfant, répondez-moi, est-il mort?—Madame, je n'ai point de paroles pour vous répondre.—Ah! mon cher fils! est-il mort sur-le-champ? n'a-t-il pas eu un seul moment? Ah, mon Dieu! quel sacrifice! Et là-dessus elle tombe sur son lit; et tout ce que la plus vive douleur peut faire, et par des convulsions, et par des évanouissements, et par un silence mortel, et par des cris étouffés, et par des larmes amères, et par des élans vers le ciel, et par des plaintes tendres et pitoyables, elle a tout éprouvé. Elle voit certaines gens, elle prend des bouillons, parce que Dieu le veut; elle n'a aucun repos; sa santé, déjà très-mauvaise, est visiblement altérée: pour moi, je lui souhaite la mort, ne comprenant pas qu'elle puisse vivre après une telle perte.