Il y a un homme[312] dans le monde qui n'est guère moins touché; j'ai dans la tête que s'ils s'étaient rencontrés tous deux dans ces premiers moments, et qu'il n'y eût eu personne avec eux, tous les autres sentiments auraient fait place à des cris et à des larmes, que l'on aurait redoublés de bon cœur: c'est une vision.
Mais enfin quelle affliction ne montre point notre grosse marquise d'Huxelles sur le pied de la bonne amitié? Les maîtresses ne s'en contraignent pas. Toute sa pauvre maison revient; et son écuyer, qui arriva hier, ne paraît pas un homme raisonnable: cette mort efface les autres. Un courrier d'hier au soir apporta la mort du comte du Plessis[313], qui faisait faire un pont; un coup de canon l'a emporté. M. de Turenne assiége Arnheim: on parle aussi du fort de Skenk. Ah! que ces beaux commencements seront suivis d'une fin tragique pour bien des gens! Dieu conserve mon pauvre fils! Il n'a point été de ce passage; s'il y avait quelque chose de bon à un tel métier, ce serait d'être attaché à une charge. Mais la campagne n'est point finie.
Voilà des relations, il n'y en a point de meilleure: vous verrez dans toutes que M. de Longueville est cause de sa mort et de celle des autres, et que M. le Prince a été père uniquement dans cette occasion, et point du tout général d'armée. Je disais hier, et l'on m'approuva, que, si la guerre continue, M. le Duc[314] sera cause de la mort de M. le Prince; son amour pour lui passe toutes ses autres passions. La Marans est abîmée; elle dit qu'elle voit bien qu'on lui cache les nouvelles, et qu'avec M. de Longueville, M. le Prince et M. le Duc sont morts aussi; et qu'on le lui dise, et qu'au nom de Dieu on ne l'épargne point; qu'aussi bien elle est dans un état qu'il est inutile de ménager. Si l'on pouvait rire, on rirait. Ah! si elle savait combien peu on songe à lui cacher quelque chose, et combien chacun est occupé de ses douleurs et de ses craintes, elle ne croirait pas qu'on eût tant d'application à la tromper.
Les nouvelles que je vous mande sont d'original; c'est de Gourville, qui était avec madame de Longueville quand elle a reçu ses lettres; tous les courriers viennent droit à lui. M. de Longueville avait fait son testament avant que de partir; il laisse une grande partie de son bien à un fils qu'il a, et qui, à mon avis, paraîtra sous le nom de chevalier d'Orléans[315], sans rien coûter à ses parents, quoiqu'ils ne soient point gueux. Savez-vous où l'on mit le corps de M. de Longueville? Dans le même bateau où il avait passé tout vivant, il y avait deux heures. M. le Prince, qui était blessé, le fit mettre auprès de lui, couvert d'un manteau, en repassant le Rhin avec plusieurs autres blessés, pour se faire panser dans une ville en deçà de ce fleuve; de sorte que ce retour fut la plus triste chose du monde. On dit que le chevalier de Montchevreuil, qui était attaché à M. de Longueville ne veut point qu'on le panse d'une blessure qu'il a reçue auprès de lui[316].
Mon fils m'a écrit; il est sensiblement touché de la perte de M. de Longueville. Il n'était point à cette première expédition, mais il sera d'une autre: peut-on trouver quelque sûreté dans un tel métier? Je vous conseille d'écrire à M. de la Rochefoucauld sur la mort de son chevalier et sur la blessure de M. de Marsillac. J'ai vu son cœur à découvert dans cette cruelle aventure; il est au premier rang de tout ce que j'ai jamais vu de courage, de mérite, de tendresse et de raison: je compte pour rien son esprit et son agrément. Je ne m'amuserai point aujourd'hui à vous dire combien je vous aime.
Du même jour, à dix heures du soir.
Il y a deux heures que j'ai fait mon paquet, et en revenant de la ville je trouve la paix faite, selon une lettre qu'on m'a envoyée. Il est aisé de croire que toute la Hollande est en alarme et soumise: le bonheur du roi est au-dessus de tout ce qu'on a jamais vu. On va commencer à respirer; mais quel redoublement de douleur à madame de Longueville, et à ceux qui ont perdu leurs chers enfants! J'ai vu le maréchal du Plessis; il est très-affligé, mais en grand capitaine. La maréchale[317] pleure amèrement, et la comtesse[318] est fâchée de n'être point duchesse; et puis c'est tout. Ah! ma fille, sans l'emportement de M. de Longueville, songez que nous aurions la Hollande, sans qu'il nous en eût rien coûté.
105.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 24 juin 1672.
Je suis présentement dans la chambre de ma tante: si vous pouviez la voir en l'état qu'elle est, vous ne douteriez pas que je ne partisse demain matin. Elle a reçu aujourd'hui le viatique pour la dernière fois; mais comme son mal est d'être entièrement consumée, cette dernière goutte d'huile ne se trouve pas sitôt. Elle est debout, c'est-à-dire dans sa chaise, avec sa robe de chambre, sa cornette, une coiffe noire par-dessus, et ses gants: nulle senteur, nulle malpropreté dans sa chambre; mais son visage est plus changé que si elle était morte depuis huit jours; les os lui percent la peau; elle est entièrement étique et desséchée; elle n'avale qu'avec des difficultés extrêmes; elle a perdu la parole. M. Vesou lui a signifié son arrêt; elle ne prend plus de remèdes; la nature ne retient plus rien; elle n'est quasi plus enflée, parce que l'hydropisie a causé le desséchement; elle n'a plus de douleurs, parce qu'il n'y a plus rien à consumer; elle est fort assoupie, mais elle respire encore, et voilà à quoi elle tient: elle a eu des froids et des faiblesses qui nous ont fait croire qu'elle était passée; on a voulu une fois lui donner l'extrême-onction. Je ne quitte plus ce quartier, de peur d'accident. Je vous assure que, quelque chose que je voie au delà, cette dernière scène me coûtera bien des larmes; c'est un spectacle difficile à soutenir, quand on est tendre comme moi. Voilà, ma fille, où nous en sommes. Il y a trois semaines qu'elle nous donna congé à tous, parce qu'elle avait encore un reste de cérémonie; mais présentement que le masque est ôté, elle nous a fait entendre, à l'abbé et à moi, en nous tendant la main, qu'elle recevait une extrême consolation de nous avoir tous deux dans ces derniers moments: cela nous creva le cœur, et nous fit voir qu'on joue longtemps la comédie, et qu'à la mort on dit la vérité. Je ne vous dis plus, ma fille, le jour de mon départ.