Comment pourrais-je vous le dire?
Rien n'est plus incertain que l'heure de la mort[319].
Mais enfin, pourvu que vous vouliez bien ne nous point mander de ne pas partir, il est très-certain que nous partirons. Laissez-nous donc faire, vous savez comme je hais les remords: ce m'eût été un dragon perpétuel que de n'avoir pas rendu les derniers devoirs à ma pauvre tante. Je n'oublie rien de ce que je crois lui devoir dans cette triste occasion.
Je n'ai point vu madame de Longueville; on ne la voit point; elle est malade: il y a eu des personnes distinguées, mais je n'en ai pas été, et n'ai point de titre pour cela. Il ne paraît pas que la paix soit si proche que je vous l'avais mandé; mais il paraît un air d'intelligence partout, et une si grande promptitude à se soumettre, qu'il semble que le roi n'ait qu'à s'approcher d'une ville pour qu'elle se rende à lui. Sans l'excès de bravoure de M. de Longueville, qui lui a causé la mort et à beaucoup d'autres, tout aurait été à souhait; mais, en vérité, la Hollande entière ne vaut pas un tel prince. N'oubliez pas d'écrire à M. de la Rochefoucauld sur la mort de son chevalier et la blessure de M. de Marsillac; n'allez pas vous fourvoyer: voilà ce qui l'afflige. Hélas! je mens; entre nous, ma fille, il n'a pas senti la perte du chevalier, et il est inconsolable de celui que tout le monde regrette. Il faut écrire aussi au maréchal du Plessis. Tous nos pauvres amis sont encore en santé. Le petit la Troche[320] a passé des premiers à la nage; on l'a distingué. Si je ne suis encore ici, dites-en un mot à sa mère, cela lui fera plaisir.
Ma pauvre tante me pria l'autre jour, par signes, de vous faire mille amitiés, et de vous dire adieu; elle nous fit pleurer: elle a été en peine de la pensée de votre maladie; notre abbé vous en fait mille compliments: il faut que vous lui disiez toujours quelque petite douceur, pour soutenir l'extrême envie qu'il a de vous aller voir. Vous êtes présentement à Grignan; j'espère que j'y serai à mon tour aussi bien que les autres: hélas! je suis toute prête. J'admire mon malheur: c'est assez que je désire quelque chose, pour y trouver de l'embarras. Je suis très-contente des soins et de l'amitié du coadjuteur; je ne lui écrirai point, il m'en aimera mieux: je serai ravie de le voir et de causer avec lui.
106.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 1er juillet 1672.
Enfin, ma fille, notre chère tante a fini sa malheureuse vie: la pauvre femme nous a fait bien pleurer dans cette triste occasion; et pour moi, qui suis tendre aux larmes, j'en ai beaucoup répandu. Elle mourut hier matin à quatre heures, sans que personne s'en aperçût; on la trouva morte dans son lit: la veille, elle était extraordinairement mal, et, par inquiétude, elle voulut se lever; elle était si faible, qu'elle ne pouvait se tenir dans sa chaise, et s'affaissait et coulait jusqu'à terre; on la relevait. Mademoiselle de la Trousse se flattait, et trouvait que c'était qu'elle avait besoin de nourriture; elle avait des convulsions à la bouche: ma cousine disait que c'était un embarras que le lait avait fait dans sa bouche et dans ses dents: pour moi, je la trouvais très-mal. A onze heures, elle me fit signe de m'en aller: je lui baisai la main; elle me donna sa bénédiction, et je partis; ensuite elle prit son lait, par complaisance pour mademoiselle de la Trousse; mais, en vérité, elle ne put rien avaler, et elle lui dit qu'elle n'en pouvait plus; on la recoucha, elle chassa tout le monde, et dit qu'elle s'en allait dormir. A trois heures elle eut besoin de quelque chose, et fit encore signe qu'on la laissât en repos. A quatre heures, on dit à mademoiselle de la Trousse que sa mère dormait; ma cousine dit qu'il ne fallait pas l'éveiller pour prendre son lait. A cinq heures, elle dit qu'il fallait voir si elle dormait. On approche de son lit, on la trouve morte: on crie, on ouvre les rideaux; sa fille se jette sur cette pauvre femme, elle la veut réchauffer, ressusciter: elle l'appelle, elle crie, elle se désespère; enfin on l'arrache, et on la met par force dans une autre chambre: on me vient avertir; je cours tout émue; je trouve cette pauvre tante toute froide, et couchée si à son aise, que je ne crois pas que depuis six mois elle ait eu un moment si doux que celui de sa mort; elle n'était quasi point changée, à force de l'avoir été auparavant. Je me mis à genoux, et vous pouvez penser si je pleurai abondamment en voyant ce triste spectacle. J'allai voir ensuite mademoiselle de la Trousse, dont la douleur fend les pierres: je les amenai toutes deux ici[321]. Le soir, madame de la Trousse vint prendre ma cousine pour la mener chez elle et à la Trousse dans trois jours, en attendant le retour de M. de la Trousse. Mademoiselle de Méri a couché ici: nous avons été ce matin au service; elle retourne ce soir chez elle, parce qu'elle le veut; et me voilà prête à partir. Ne m'écrivez donc plus, ma belle; pour moi, je vous écrirai encore, car, quelque diligence que je fasse, je ne puis quitter encore de quelques jours, mais je ne puis plus recevoir de vos lettres ici.
Vous ne m'avez point écrit le dernier ordinaire; vous deviez m'en avertir pour m'y préparer: je ne vous puis dire quel chagrin cet oubli m'a donné, ni de quelle longueur m'a paru cette semaine: c'est la première fois que cela vous est arrivé; j'aime encore mieux en avoir été plus touchée, par n'y pas être accoutumée: j'espère de vos nouvelles dimanche. Adieu donc, ma chère enfant.
On m'a promis une relation, je l'attends: il me semble que le roi continue ses conquêtes. Vous ne m'avez pas dit un mot sur la mort de M. de Longueville, ni sur tout le soin que j'ai eu de vous instruire, ni sur toutes mes lettres; je parle à une sourde ou à une muette; je vois bien qu'il faut que j'aille à Grignan; vos soins sont usés, on voit la corde. Adieu donc, jusqu'au revoir. Notre abbé vous fait mille amitiés; il est adorable du bon courage qu'il a de vouloir venir en Provence.