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LETTRE XLIV.

A LA MÊME.

Paris, 10 mai 1703.

J'espérois n'avoir aujourd'hui qu'à vous rendre mille très-humbles grâces d'une très-aimable lettre que je reçus hier de vous, madame, et je me trouve obligée de vous faire un triste compliment sur la mort du petit marquis de Simiane. La jeunesse et la fertilité du père et de la mère doivent donner de grandes espérances de voir bientôt cette perte réparée; mais enfin il étoit tout venu, et je prends un véritable intérêt à tout ce qui vous regarde. Je suis ravie, madame, que vous approuviez les dernières connoissances que j'ai faites; car je n'ose encore traiter d'amis des personnes avec qui j'ai eu aussi peu de commerce. J'ai bien de quoi m'annoncer auprès d'eux par leur conter comme vous parlez de leur mérite; c'est par-là que je suis bien sûre de leur plaire. Ils m'ont déjà confié ce qu'ils pensoient de vous et de tout ce qui s'appelle Grignan. M. de Marsin est malade; il attend le retour de sa santé pour aller où son devoir l'appelle. Le maréchal (de Catinat) est dans sa campagne plus philosophe qu'on ne peut vous le dire. Il a raison de se plaindre que je le fais trop attendre. Nous n'avons plus de temps à perdre tous deux; mais aussi nous sommes trop avancés, pour que le temps nous puisse faire tort ni à l'un ni à l'autre. Ma sœur doit partir pour Bruxelles le lendemain des fêtes; et voilà-ce qui m'a empêchée jusqu'à présent de m'aller établir à Ormesson, où je compte passer une partie de l'été; mais je serai bien honteuse, si j'y reçois jamais M. de Grignan, de ne lui présenter qu'un grand bois, lui qui est accoutumé, comme vous dites, madame, aux délices de Capoue. Il n'importe, je désire très-vivement d'avoir cette honte; car si je ne lui présente point les objets charmans, dont il jouit à Mazargues[121], et les belles eaux que je crois qui surpassent en beauté celles de Versailles, je lui présenterai une antique personne très-touchée des charmes de la solitude, et qui, sans avoir aucune aigreur contre le monde, en est fort dégoûtée. J'espère que, par ses conversations, il me tiendra moins de rigueur, et qu'il me pardonnera mes bois très-dénués de vue. Pour vous, madame, j'ose dire que vous serez surprise de l'arrangement de cette vieille maison, si vous pouvez faire un assez grand effort de mémoire pour vous en souvenir. Que dites-vous du parfait bonheur de M. le maréchal de Villars? Il est bien heureux de n'être pas désabusé du monde; car assurément le monde est tourné bien agréablement pour lui; et le moyen alors de penser qu'il n'y ait pas de plaisir dans cette vie? On dit qu'il a des inquiétudes qui le troublent, et que je crois cependant très-peu fondées. Si ma nièce avoit bien voulu me croire, le maréchal seroit heureux, et elle grande dame. Son insensibilité va jusqu'à n'être pas touchée de la conduite qu'elle a eue. J'avoue que je ne reconnois point mon sang à cette indolence. M. de Coulanges arriva hier de Versailles avec un portrait qu'il tenoit de la libéralité de M. le duc de Bourgogne. Il est aussi content que le peut être le maréchal de Villars. Tout Paris dit qu'il va être duc, je ne dis pas M. de Coulanges. Je conterai à Sanzei que vous savez de ses nouvelles; il est si discret, qu'il ne nous a point parlé de ses bonnes fortunes. Il est aide de camp de M. le duc de Bourgogne; et il me paroît encore plus attaché à son maître qu'à sa maîtresse. Je ne vous puis rien dire de Chambon; j'en suis désolée. Moins il est coupable, plus sa prison sera longue. Il n'oseroit dire ce qui pourroit le justifier: cela vous paroîtra un peu énigme; mais je n'ose en dire davantage, de peur d'être à la Bastille. Je vis, il y a deux jours, madame la duchesse de Lesdiguières. La manière dont je désire votre retour, me fait un mérite auprès d'elle; mais je ne suis point contente que vous me parliez de ce retour avec si peu de certitude. Nous attendons la Saint-Jean avec autant de crainte que d'impatience; car si vous ne donnez point congé à M. de Rezé, nous ne tenons rien. Ainsi cet événement-là ne nous est pas assurément indifférent. Si Vous saviez ce que c'est que la calèche de velours jaune que madame de Lesdiguières vient de faire paroître, vous ne pourriez pas résister au plaisir de vous promener dedans; on ne parle d'autre chose. Elle est singulière, magnifique, mais très-éloignée d'être ridicule, comme on l'avoit dit. On me l'avoit faite semée de mores; et cela est faux. Les roues sont bleues, et paroissent de lapis. Cela fait un effet charmant avec ce jaune. Il y a trois mois que je n'ai vu madame votre belle-sœur[122]; elle n'a plus aucun commerce avec les profanes. J'ai été des dernières avec qui elle a rompu; mais elle ne veut plus de moi, il ne faut point s'en faire accroire: la maison qu'elle va habiter est laide; mais son jardin, qui est triste par la hauteur des murailles, ne laisse pas d'être grand. Vraiment, madame, une maison de campagne n'est pas une retraite digne d'une dévote. On ne trouve point le P. Gaffarel[123] à la campagne; et il est vis-à-vis de la porte où habitera M. de Sévigné. Je suis en peine de ce dernier. Sans sa docilité, ce seroit un homme perdu; mais aussi, sans sa docilité, n'iroit-il point habiter le faubourg Saint-Jacques. Pardonnez, madame, la longueur de cette lettre en faveur de la joie que j'ai de vous entretenir, et croyez, s'il vous plaît, qu'on ne peut être plus sensible que je le suis aux bontés dont vous m'honorez. Ne laissez plus aller M. le chevalier de Grignan dans sa solitude, et entretenez M. le comte dans l'envie qu'il a de venir faire sa cour. Je ne crois personne plus propre que lui à convertir les Huguenots; il a bien de la douceur, bien de la raison, et n'est point du tout hérétique. Voilà, de grands talens pour Orange; mais il en a aussi pour le monde, qui le font bien désirer ici. Ne savez-vous pas, madame, que M. le maréchal de Villeroi a été voir madame la comtesse de Soissons à Bruxelles? Il lui a mené son fils; et madame la comtesse de Soissons avoue qu'il y a long-temps qu'elle n'a eu une si grande joie. J'ai lu le Traité de l'Amitié[124], qui m'a paru rempli d'esprit; mais je ne l'aime point. Je donne ce goût pour le mien, et point du tout pour bon. Je hais les règles dans l'amitié, et je ne laisserai jamais mourir mon ami. J'aime cent fois mieux manquer à mon serment.

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LETTRE XLV.

A LA MÊME.

Paris, 17 juin 1703.

J'ai eu la même conduite pour vous, madame, que j'ai eue pour moi; c'est celle aussi qu'ont observée toutes les personnes qui, par discrétion, n'ont pas cru devoir écrire à madame de Maintenon. Elles ont fait passer leurs complimens par madame la duchesse du Lude. J'ai écrit à cette dernière, et je me suis chargée de tout. Vous verrez par sa réponse que je dis vrai; et je suis même assurée que vous me croiriez, quand je ne vous l'enverrois point. Il est impossible d'être plus touchée que madame de Maintenon l'a été de la mort de M. d'Aubigné[125]. Pour moi, je le suis fort de celle de Gourville, avec lequel j'avois renouvelé un commerce très-vif. J'y ajouterai que son esprit étoit si parfaitement revenu, que jamais lumière n'a tant brillé avant que de s'éteindre. Je n'ai point été à la campagne, comme je l'avois espéré; je me suis amusée à marier le frère de madame de Mornai avec mademoiselle de Menars. Cette pensée-là me vint; je la proposai à M. l'abbé Duguet, qui voulut bien entrer dans cette affaire. Elle est enfin conclue, et les noces se sont passées avec toute la magnificence possible. Nous espérons de la bonté du roi l'agrément pour la charge de président à mortier. Mademoiselle de Menars a tant de parens considérables, qu'il y a lieu de croire que cette espérance n'est pas chimérique. On présenta hier la nouvelle mariée au roi et à toute la cour. Madame de Maintenon lui fit des prodiges. Ma complaisance n'a point été jusqu'à aller à Versailles, quoiqu'on l'eût désiré. J'ai renoncé au monde, et je n'ai pas l'humilité d'aller dans un pays où je n'ai que faire, et où je n'ai rien d'agréable, ni de nouveau à montrer. Je cours ce soir à Ormesson, où M. le maréchal de Catinat et M. de Coulanges m'attendent. Je vous manderai des nouvelles de la vie que nous allons faire ce maréchal et moi. Je suis ravie d'apprendre que vous avez enfin donné congé à M. de Rezé; j'en tire la conséquence que vous revenez cet hiver. Je vous assure qu'il y a long-temps qu'aucun évènement ne m'a fait un plaisir si sensible. Je vous prie, madame, que je sois rassurée sur votre rhumatisme, dont je suis très en peine. Vous vous traitez si durement, que je ne vous trouve point bien entre vos mains. Je vis avant-hier madame de Simiane, que je trouvai consolée de la perte qu'elle a faite. Elle l'a réparée, car elle est grosse; mais il en coûte quelque chose à sa jolie figure. M. de Sévigné nous a quittés pour sa Bretagne; et madame votre belle-sœur va jeudi habiter la maison de ma grand'mère. Je me suis trouvée attendrie en leur disant adieu; il me paroît qu'ils vont changer et de vie et d'amis. C'est, en vérité, une vraie sainte que madame votre belle-sœur, plus aisée à admirer qu'a imiter. Je me plains, madame, de n'avoir point appris par vous votre retour; mais j'en pardonnerons bien d'autres, si vous reveniez, comme je le veux espérer.