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LETTRE XLVI.
A LA MÊME.
Paris, 7 juillet 1703.
Je ne suis point contente, madame, de la manière dont vous me parlez de votre retour. Il me paroît que la saison de Noël vous fait peur; pour moi, je suis persuadée que le printemps et l'été n'arriveront qu'alors. Depuis trois semaines que j'habite ma solitude, je n'ai eu qu'un seul beau jour. Les vents sont déchaînés; les pluies continuelles; tous les biens de la terre perdus; voilà les événemens qui nous occupent le plus. Cependant celui de la petite victoire[126] de M. le maréchal de Boufflers est venu jusques à nous. Il étoit temps qu'il fit parler de lui, et que l'on se souvînt que le maréchal de Villars n'est pas le seul conquérant que nous ayons. Nul bonheur sans mélange dans ce monde. La passion de ce dernier pour sa femme est au dessus de celle qu'il a pour la gloire, et sa délicatesse lui persuade que la gloire le traite mieux. Sa mère est charmante par ses mines, et par les petits discours qu'elle commence, et qui ne sont entendus que des personnes qui la connoissent. Mais, madame, je m'amuse à vous parler des maréchaux de France employés, et je ne vous dis rien de celui[127] dont le loisir et la sagesse sont au dessus de tout ce que l'on en peut dire. Il me paroît avoir bien de l'esprit, une modestie charmante; il ne me parle jamais de lui, et c'est par là qu'il me fait souvenir du maréchal de Choiseul. Tout cela me fait trouver bien partagée à Ormesson[128]; c'est un parfait philosophe, et philosophe chrétien; enfin, si j'avois eu un voisin à choisir, ne pouvant m'approcher de Grignan, j'aurois choisi celui-là. Il vous honore beaucoup, et nous parlons souvent de vous et de M. de Grignan. Il ne lui arrive point aussi d'oublier M. le chevalier.
Madame votre belle-sœur est établie au faubourg Saint-Jacques; et M. votre frère ira y descendre en arrivant de Bretagne. Je suis persuadée qu'il va être compagnon du P. Massillon[129]; c'est son premier métier que celui d'être dévot. Les dévots sont en vérité plus heureux que les autres. Je les envie, et je voudrois bien les imiter. Une des premières visites que je ferai, sera celle d'aller dans la maison de ma grand'mère; car c'est la même qu'occupe madame votre belle-sœur.
L'esprit de Gourville étoit plus solide et plus aimable qu'il n'avoit jamais été. Il étoit revenu d'une manière, qui a fait sentir bien vivement le regret de le perdre. Ses mémoires sont charmans; ce sont deux assez gros manuscrits de toutes les affaires de notre temps, qui sont écrits, non pas avec la dernière politesse, mais avec un naturel admirable. Vous voyez Gourville pendu en effigie, et gouverner le monde. Tout ce qui m'en a déplu (car je les ai entièrement lus), c'est un portrait, ou plutôt un caractère de madame de la Fayette, très-offensant par la tourner très-finement en ridicule. Je le trouvai quatre jours avant sa mort avec la comtesse de Grammont; et je l'assurai que je passois toujours cet endroit de ses mémoires. Les caractères de tous les ministres y sont merveilleux; l'histoire de madame de Saint-Loup et de la Croix y est narrée dans le point de la perfection. Vous m'allez demander si l'on ne peut point avoir un aussi aimable ouvrage[130]; non, madame, on ne le verra plus, et en voici la raison: Gourville y parle de sa naissance avec une sincérité parfaite; et son neveu n'est pas un assez grand homme pour soutenir une chose aussi estimable à mon gré.
Ma sœur est présentement à Bruxelles. Je lui manderai que vous lui faites l'honneur de vous souvenir d'elle. Notre nouvelle mariée me vint voir hier. C'est une femme très-vertueuse, et qui donne de très-agréables alliances à son mari, et une charge de président à mortier après la mort de M. de Menars. Je vous réponds sur toutes les questions que vous me faites, madame, à mesure qu'il m'en souvient, et je n'y cherche point de liaison. On ne vous a pas bien informée de la santé, ou plutôt de la maladie de madame de Maintenon. Depuis cette fièvre de l'hiver passé, elle en a toujours eu des accès précédés de grands frissons, sans marquer aucune règle; mais quand ses accès sont passés, elle se porte à merveille. Point de dégoût, point d'insomnie, très-peu de changement; voilà de bonnes marques, et qui font espérer qu'elle aura assez de force pour supporter cette bizarre fièvre. Madame la duchesse de Bourgogne s'est baignée à Marli; il faut espérer au retour de M. le duc de Bourgogne. Je suis persuadée que M. le comte de Grignan est entièrement délivré de sa fièvre tierce. C'est une petite maladie faite pour le quinquina; et il me paroît qu'il n'a rien à hasarder à le continuer. Ma galerie est bien honorée d'être le modèle de la belle et magnifique galerie du château de Grignan; mais la mienne est auprès de vos palais; comme ces petits trous par où l'on fait voir Versailles. Telle qu'elle est, je voudrois bien vous y tenir, madame. Quant à M. le chevalier, j'espère que Saint-Gratien[131] l'attirera dans nos bois, et je le désire beaucoup. Je ne puis souffrir que madame de Sal... ait des garçons tous les ans, toujours Gar.... et jamais Grignan; on n'y peut résister.
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