1727

Je ne vous ai point justifié le silence de M. d'Argental, à cause de vos craintes; à présent qu'il est guéri, je vous dirai qu'il vient d'avoir la petite vérole le plus heureusement du monde: c'est un grand plaisir pour lui et ses amis, qu'il se soit débarrassé de cette vilaine maladie. Je vis hier madame votre fille qui est, comme vous l'avez laissée, belle comme un ange, mais d'une vertu à battre; elle est bien votre digne fille. Madame Knight est grosse, elle retourne à Londres pour accoucher. Miladi Bolingbrocke a été très-mal; elle s'est mise au lit tout-à-fait; elle se trouve mieux de ce régime. Le public, qui veut toujours parler, assure que son mari en agit mal avec elle; je vous assure que rien n'est plus faux. M. le duc de Bouillon a été à l'extrémité. Il a envoyé au roi la démission de sa charge de grand chambellan; il l'a fait supplier de la donner à son fils, ce qui lui a été accordé: il est mieux; mais il n'y a aucune espérance que ce mieux continue. Pour parler de la vie que je mène, et dont vous avez la bonté de me demander les détails, je vous dirai que la maîtresse de cette maison est bien plus difficile à vivre, que le pauvre ambassadeur. Je ne sais jamais sur quel pied danser. Si je reste, on me fait la mine de ce que l'on croit que l'on me contraint: si je sors, on me fait des sorties affreuses: on me contrarie sans fin, on me caresse après, jusqu'à impatienter un ange. Une certaine demoiselle qui vient dans la maison, m'a fait l'honneur d'être jalouse de moi; elle travaille à me détruire dans l'esprit de madame de Ferriol qui avale le poison, sans qu'elle s'en aperçoive: je m'en suis doutée, et j'y ai mis bon ordre. J'ai parlé à madame avec beaucoup de force, de franchise et de respect. La tracassière ignore que je la connoisse, et je ne veux aucun éclaircissement avec des gens faux et méchans; je les laisse dans leur crasse. Je m'appuie sur la netteté de ma conduite, qui est de faire mon devoir de bon cœur, et ne point faire de tort aux autres: elle a déjà le fruit que recueillent les mauvais esprits, madame ne la peut plus souffrir. Pour la Tencin, je continue à ne la point voir: elle a plus de manége que jamais. L'archevêque de Tencin a été très-mal: nous avons été bien en peine. Il étoit cruel de mourir à la veille d'avoir le chapeau; il est mieux, et nous le verrons, j'espère, cardinal.

Nous avons une nouvelle princesse, la femme de M. le Duc, qui est très-jolie, mais fort petite: elle n'a que quatorze ans. Sa taille est charmante; elle a bonne grâce; elle a dit des ingénuités plaisantes sur son mariage. On lui présenta ses deux beaux-frères, et on lui demanda lequel des trois frères elle préféroit. Elle répondit que ses deux beaux-frères avoient de très-beaux visages, mais que M. le Duc avoit l'air d'un prince. On la mena à Versailles, où elle réussit très-bien. Le roi ne causa point avec elle; mais, quand elle fut partie, il dit qu'il la trouvoit bien. Tous les gens de la cour lui firent la révérence; elle reçut leurs complimens sans aucun embarras. M. le duc d'Orléans est d'une dévotion aussi outrée que son père étoit pervers. Madame de Parabère a été, comme je vous l'ai déjà dit, quittée par monsieur le premier, qui est amoureux de madame d'Épernon, qui n'a point encore fait parler d'elle. Cela cause bien du chagrin à madame de Parabère. Elle me fait toujours beaucoup d'amitiés. Voilà ce que c'est que de ne point se mêler des intrigues. Notre reine vint, le dix septembre, à Sainte-Geneviève, pour demander à Dieu un dauphin. Le roi a reçu les petites princesses galamment et avec courage. Ne vous chagrinez point, ma femme, dit-il à la reine, dans dix mois, nous aurons un garçon.

Nous avons à l'Opéra-comique une pièce qui dure depuis six semaines, qui est assez jolie. Je reviens de la comédie; on jouoit Régulus, où j'ai fondu en larmes. Baron a joué dans une perfection admirable. Je ne l'ai jamais vu mieux jouer; j'envisage avec douleur sa vieillesse. Il fit, l'autre jour, le rôle de Burrhus dans La mort de Britannicus, où il excella. Il est impossible que l'on ne le croie pas le personnage qu'il représente. M. le comte de Grancey, et M. le marquis son frère, sont morts à quinze jours l'un de l'autre. Ils sont si ruinés, que leurs veuves ne trouveront pas leur douaire: ils jouissoient de beaucoup de bienfaits du roi, et mangeoient plus que leur revenu. M. de la Chesnelaye vient d'épouser mademoiselle des Mares, sœur du grand fauconnier; elle est belle et bien faite, et voilà tout. Il a marié sa fille, qui a seulement quatorze ans, à M. de Pont-St.-Pierre, homme de condition, riche, mais assez débauché. M. de Maisons a épousé mademoiselle d'Angerviller. M. de Charolois vit toujours avec la de l'Isle, dont il n'est plus amoureux, ni jaloux. Il a une autre maîtresse, qui a été très-secrète, et qui n'a paru que par un éclat violent. Elle s'est jetée dans un couvent, prétendant que son mari avoit voulu l'empoisonner; elle se nomme madame de Courchamp; elle est sœur de cette madame Dupuis, qui a été si belle. M. de Clermont est amoureux fou de madame la duchesse de Bouillon. La marquise de Villars et madame d'Alincourt sont dans la plus grande dévotion: elles ne mettent plus de rouge: ce qui leur sied assez mal. M. l'Avalle et sa femme donnent des fêtes à madame Benard, qui loge où vous logiez. Je ne puis endurer que cette guenon et cette bête habite votre chambre. Elle est encore belle, et si belle, que, si elle se dépaysoit, on ne lui donneroit que trente ans. Les filles de l'opéra, et les filles de joie inondent Paris: on ne sauroit faire un pas qu'on n'en soit entouré. On rejoue à l'opéra Bellérophon. L'autre jour, quand le dragon parut sur le théâtre, il y eut quelque chose qui se dérangea à la machine; l'estomac de l'animal s'ouvrit, et le petit polisson parut aux yeux de l'assemblée, tout nu, ce qui fit rire le parterre. La Pellissier diminue de vogue imperceptiblement; on commence à regretter la Le Maure, qui attend qu'on la prie de revenir. Destouches et elle se tiennent sur la réserve; mais ils meurent d'envie tous deux d'être bien ensemble. Vous savez que Destouches a eu la place de Francine. Nous regrettons toujours Murer et le pauvre Thevenard; il baisse beaucoup. Chassé ne le remplacera pas, il ne devient pas meilleur.

Je me suis fait peindre en pastel, ou, pour mieux dire, M. de Ferriol, qui a un appartement charmant, a fait peindre six belles dames, dont je suis, non comme belle assurément, mais comme amie: madame de Noailles, de Parabère, madame la duchesse de Lesdiguières, madame de Montbrun, et une copie d'un portrait de mademoiselle de Villefranche, à l'âge de quinze ans. Ils sont tous de la même grandeur; le mien est parfaitement ressemblant: j'ai résolu d'en demander la copie; et, si le peintre croit qu'il vaut mieux le faire d'après moi, je le ferai venir; c'est l'affaire de trois heures. Si vous étiez ici, Madame, je vous aurois demandé à genoux la complaisance de vous laisser peindre pour moi. On s'appuie sur une table où le peintre travaille; cela fait qu'on s'amuse à voir dessiner, et que l'on n'a point d'attitude gênante. Aussitôt que j'aurai cette copie, ou l'original, je vous l'enverrai. En le voyant, je vous prie de croire qu'il fait des vœux au ciel pour vous; car on a voulu que les yeux fussent en l'air avec un voile bleu, comme une vestale, ou une novice.

Il y a ici un nouveau livre, intitulé, Mémoires d'un Homme de qualité, retiré du monde. Il ne vaut pas grand'chose; cependant on en lit 190 pages, en fondant en larmes. A peine le chevalier a été arrivé à Périgueux, où il comptoit passer quelques mois, qu'il a été obligé de repartir, et de revenir ici. J'avoue que je fus surprise bien agréablement, quand je le vis hier entrer dans ma chambre; j'ignorois son retour. Quel bonheur, si je pouvois l'aimer, sans me le reprocher! Mais, hélas! je ne serai jamais assez heureuse pour cela. Je finis cette longue épître, qui pourroit à la fin vous fatiguer. Adieu, Madame; excusez et plaignez votre pauvre Aïssé.

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LETTRE X.

Paris, 1727

Monsieur d'Argental est arrivé, il y a deux jours; il est extrêmement marqué de la petite vérole, sur-tout le nez qui, à force d'être couturé, est devenu petit, échancré et façonné. Ses yeux, ses sourcils, ses paupières n'ont point été gâtés; par conséquent, sa physionomie est toujours la même; il est fort engraissé et fort rouge. Nous avons été si aises de le voir, que nous l'avons reçu comme si c'étoit l'amour. On peut dire de lui que ce n'est pas un beau garçon, mais c'est assurément un aimable caractère: il est généralement aimé et estimé; tous ceux qui le connoissent en font des éloges bien flatteurs pour lui, et pour ceux qui s'y intéressent. Vous savez, Madame, que cette réussite n'est pas capable de le gâter. Je voudrois que M. de Caze le connût; sûrement il l'aimeroit: on nous a bien alarmés sur la santé de ce dernier. M. de Saint-Pierre nous avoit mandé qu'il étoit très-mal; Dieu merci, ce n'est qu'une fausse alarme, il se porte bien. Le pathétique M. Jean-Louis Favre m'avoit fait pleurer, en faisant l'énumération des qualités de M. de Caze, la perte que faisoient ses parens et ses amis; en un mot, s'il avoit été romain, il l'auroit mis parmi les dieux. Dites-lui, je vous prie, quand il voudra prendre place parmi eux, que ce soit le plus tard qu'il pourra, et même qu'il fasse quelques mauvaises actions, pour qu'on ne le regrette pas.