Notre voyage de Pont-de-Vesle est toujours très-incertain; cela est insupportable. Madame de Ferriol continue à être d'une pesanteur à alarmer; il faudroit qu'elle prît les eaux de Bourbon. Son fils et moi, nous le lui avons représenté avec un ton d'attachement et d'amitié qui méritoit, de sa part, un peu de complaisance; elle est d'une opiniâtreté et d'une dureté à mettre en fureur. N'en parlons plus. Je suis actuellement, que je vous écris, sur votre fauteuil; il n'y a que mes favoris à qui je permette de s'y asseoir. M. Bertie quelquefois usurpe cette place; mais je ne le trouve pas bon.

Madame la duchesse de Fitz-james épouse M. le duc d'Aumont; il a dix-huit ans, elle vingt; ce mariage est très-convenable et fort approuvé. Elle a eu toutes les peines du monde à renoncer à la liberté dont elle jouissoit; mais il a 50,000 écus de rente, elle 25,000 livres; la médiocrité de son revenu et sa jeunesse l'ont déterminée; elle m'a fait l'honneur de me demander mon avis, ne voulant pas se décider, avant que je lui disse ce que je pensois: la noce se fera incessamment. Quand on le dit à sa sœur, qui a quatorze ans, elle répondit qu'elle auroit mieux aimé que ce fût elle qui se mariât, mais que, dès que les choses étoient arrangées, elle n'étoit point fâchée que ce fût sa sœur. La reine est grosse. On ne parle que de guerre; les officiers partent, dont ils sont bien fâchés. Monsieur et mademoiselle d'Uxelles ont fait avoir un guidon de gendarmerie à M. Clémence, frère de M. de La Marche. Je veux parler politique. On dit ici que les Espagnols prendront Gibraltar, que l'Empereur offre de suspendre, pour deux ans, la compagnie d'Ostende, et que les Anglois veulent que ce soit trois ans. On est en négociation pour cela; je juge que nous sommes les médiateurs. Les Anglois ont une grande animosité contre l'Empereur et les Espagnols. On prétend que la maréchale d'Uxelles est cause que nous ne faisons pas la guerre. L'indécision où l'on est, ruine; les avis étant si partagés dans les conseils, qu'on a été obligé de tenir tout prêt, pour n'être pas pris au dépourvu; les officiers en sont ruinés, et nos rentes retranchées: nous pouvons dire comme à l'opéra: l'incertitude est un rigoureux tourment. D'Argental vous assure de ses respects, et vous envoie cette lettre du marquis de Saint-Aulaire, au cardinal. Elle nous a paru belle.

Lettre du marquis de Saint-Aulaire, au cardinal de Fleury.

«Voici la conjoncture la plus digne d'occuper une intelligence du premier ordre; il n'est point de puissance en Europe, qui ne désire le secours de votre Éminence, pour la conservation de ses droits, ou l'établissement de ses prétentions Le beau rôle que vous allez faire jouer à notre aimable monarque! Qu'il est heureux d'avoir un aussi bon guide dans le chemin de la vraie gloire! Celle de conquérir le monde ne vaut pas celle de le pacifier. Celle-là peut se faire craindre de quelques-uns, celle-ci est sûre de se faire aimer de tous: son ambition ne sera pas bornée à subjuguer quelques nouveaux sujets aux dépens des anciens; ses plus ardens désirs seront de contribuer au repos de ses amis; c'est dans le repos général qu'il cherche le bien. On va voir si l'amour de la justice, la candeur, la modération, la fidélité à sa parole, n'ont pas un succès aussi heureux, que les ruses et les artifices de l'ancienne politique. Mais en instruisant le roi de ses intérêts, n'oubliez pas le plus important, c'est de vous conserver. Je tremble, quand je songe au chaos que vous avez à débrouiller, à la quantité d'intérêts que vous avez à concilier. Il est d'autres craintes que les plus heureux succès ne feroient qu'augmenter. Puis-je espérer de retrouver en vous cette douce urbanité qui nous enchante? Quelle modestie pourroit tenir contre la gloire qui vous menace?»

On a fait une promotion d'officiers de marine, qui a été peu nombreuse; elle a fait une quantité de mécontens. M. le chevalier de Caylus, qui étoit colonel réformé, a été fait, de plein saut, capitaine de vaisseau; il passe sur le ventre de mille officiers, qui ont cinquante années de service, qui ont la plupart une grande naissance, et de fort belles actions; et les officiers réformés, pour lesquels on a beaucoup de dureté, demandent ce qu'a fait le chevalier de Caylus pour être si favorisé. Tous les marins se plaignent, et le public trouve fort étrange que le fils de madame la comtesse de Toulouse soit garde-marine, pendant que M. de Caylus est capitaine de vaisseau. Madame de Montmartel est accouchée à Brisach, d'un garçon: son père et son mari sont toujours en exil, et du Verney à la Bastille; on ne trouve rien pour le retenir, ainsi il sortira bientôt.

Le beau de la Mothe-Houdancourt, recherché des plus belles et des plus riches dames de la cour, a donné congé à madame la duchesse de Duras, pour la Entie, actrice de l'opéra, dont il est fou; il ne la quitte point, et on les prie à souper comme mari et femme. On dit que c'est charmant de voir l'étonnement de la Entie, l'enthousiasme de la Mothe; il n'y a jamais eu une passion aussi violente et aussi réciproque: le rôle de Cérès a fait naître cette passion. Les spectacles sont cessés, et les concerts spirituels sont fort courus. La Entie et la Le Maure, y chantent à enlever.

Il n'y a plus moyen d'excuser madame de Parabère; M. d'Alincourt est établi chez elle. Elle a toujours beaucoup d'empressement pour moi. J'ai du goût, je l'avoue, pour elle: elle est aimable; mais je la vois beaucoup moins, et sur-tout en public. Soyez persuadée de ce que je vous dis, Madame; elle n'est assurément pas excusable d'avoir repris un autre amant, mais bien d'avoir quitté celui qu'elle avoit. Il lui a mangé plus d'un million, et, dans sa rupture, tous les vilains procédés; et de sa part tous les plus nobles et les plus généreux. M. et madame de Ferriol entrent, dans ce moment, dans ma chambre, et me chargent de mille complimens pour vous. Le premier a pris un très-grand intérêt au retranchement de vos rentes viagères. C'est beaucoup pour lui; car il n'a pas le cœur bien tendre. Pour M. de Pont-de-Vesle, vous savez l'estime et l'attachement qu'il a pour vous. Nous parlons cent fois de vous ensemble.

Je pars pour la chasse dans ce moment. Vous me demandez des nouvelles de mon cœur: il est parfaitement content, Madame, à une chose près que des difficultés qui me paroissent insurmontables, empêchent. Mais Dieu est le maître de tout: j'espère en lui; l'attachement, la considération et la tendresse sont plus forts que jamais; et l'estime et la reconnoissance de ma part; quelque chose de plus, si j'ose le dire. Hélas! je suis telle que vous m'ayez laissée, bourrelée de cette idée que vous savez, que vous avez développée chez moi. Je n'ai pas le courage d'en avoir: ma raison, vos conseils, la grâce, sont bien moins agissans que ma passion. Le bruit a couru que je sortois de cette maison, et que je cherchois un appartement. Le chevalier en fut chagrin, mais sans humiliation. Ce qui donna lieu à ce bruit, c'est que j'étois allée voir plusieurs maisons pour madame du Deffant. La petite personne[180] seroit bien heureuse, si elle savoit les bontés que vous avez pour elle. On dit qu'elle continue à être aimable pour le caractère et la figure. Je ne sais si j'oserai y aller cette année; ma bourse me prive de tout. Si j'avois seulement cent pistoles, j'irois l'embrasser, et vous baiser les mains à Genève. Que ma joie seroit grande! Mais, mon Dieu, je ne serai pas assez heureuse! Adieu, Madame: que n'êtes-vous à Paris!

/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\

LETTRE XI.