Mes occupations, à cette époque, étaient principalement les mathématiques, et la plupart des branches d'étude qui appartiennent à cette science. Je m'occupais aussi beaucoup à apprendre les langues; le Latin m'était déjà familier, et je commençais à lire quelques-uns des auteurs Grecs les plus faciles sans le secours d'un Lexicon. Je comprenais parfaitement aussi l'Anglais et l'Allemand. Voilà la nomenclature de ce que je savais à l'âge de dix-sept ans; et vous devez penser que mes moments étaient entièrement occupés pour acquérir et conserver la connaissance de ces différentes littératures.

J'eus aussi une autre tâche à remplir; je devins l'instituteur de mes frères. Ernest était de six ans plus jeune que moi et mon principal élève. Il avait eu une mauvaise santé dans son enfance, pendant laquelle Élisabeth et moi nous avions eu pour lui des soins assidus. Son caractère était doux, mais il était incapable de toute application sérieuse. Guillaume, le plus jeune de la famille, était encore enfant, et c'était le plus beau petit drôle du monde; ses yeux bleus et vifs, ses joues ornées de deux fossettes, et ses manières caressantes inspiraient la plus tendre affection.

Tel était notre cercle domestique, dont les soucis et les chagrins semblaient bannis pour toujours. Mon père dirigeait nos études, et ma mère partageait nos plaisirs. Aucun de nous n'avait la plus légère supériorité sur l'autre, nous ne connaissions pas la voix du commandement; mais une affection mutuelle nous portait à condescendre et à obéir au moindre désir de chacun.


[CHAPITRE II]

Je venais d'atteindre ma dix-septième année, quand mes parents prirent la résolution de m'envoyer étudier à l'université d'Ingolstadt. J'avais d'abord suivi les écoles de Genève; mais mon père pensa qu'il était nécessaire, pour le complément de mon éducation, de me faire connaître d'autres usages que ceux de mon pays natal. Mon départ fut donc prochainement fixé; et, avant que le jour marqué ne fût venu, j'éprouvai le premier malheur de ma vie..... présage de ceux qui m'attendaient.

Élisabeth avait eu la fièvre rouge, mais sans aucun symptôme de danger. Elle ne tarda pas à recouvrer la santé. Pendant le temps de la maladie, on avait tout fait pour persuader à ma mère de ne pas la voir. Elle s'était d'abord rendue à nos supplications; mais, lorsqu'elle apprit que sa chère nièce se rétablissait, elle ne put se priver davantage de sa société, et entra dans sa chambre long-temps avant que l'air ne fut sans danger. Les conséquences de cette imprudence furent funestes. Le troisième jour, ma mère tomba malade; sa fièvre prit un caractère de malignité, et nous vîmes sur le visage de ceux qui la soignaient l'augure du plus triste événement. Au lit de la mort, le courage et la bonté de cette femme admirable ne l'abandonnèrent pas. Elle joignit les mains d'Élisabeth et les miennes: «Mes enfants, dit-elle, j'envisageais dans votre union le plus ferme espoir de mon bonheur futur. Cette perspective sera maintenant la consolation de votre père. Élisabeth, mon amie, vous me remplacerez auprès de vos plus jeunes cousins. Hélas! je regrette d'être séparée de vous; heureuse et aimée comme je l'étais, comment n'aurais-je pas quelque peine de vous quitter tous? Mais ces pensées ne me conviennent point; je lâcherai de me résigner à la mort, et j'espère que nous nous reverrons dans un autre monde».

Elle mourut avec calme, et en conservant sur son visage inanimé l'expression de la tendresse. Je n'ai pas besoin de vous décrire les sentiments de ceux dont les nœuds les plus chers sont rompus par le plus irréparable des maux, le vide qui est dans le cœur et la douleur qui est empreinte sur les figures. Il faut tant de temps pour que l'esprit puisse se persuader que celle que nous voyions tous les jours et dont existence même semblait liée à la nôtre, est perdue à jamais...; que l'éclat enchanteur de ses yeux est éteint; et que le son d'une voix si familière et si chère à l'oreille, est étouffé pour n'être plus entendu. Telles sont les réflexions auxquelles on se livre les premiers jours; mais lorsque le laps du temps a prouvé la réalité du mal, la douleur commence à se faire sentir plus vivement. Et à qui la main terrible de la mort n'a-t-elle pas enlevé quelqu'affection bien chère? Pourquoi vous peindre un chagrin que tout le monde a éprouvé ou doit éprouver? Le temps arrive enfin, où la douleur est plutôt une consolation qu'un mal; et le sourire n'est pas banni de nos lèvres, quoiqu'il paraisse un sacrilège. Ma mère n'était plus, mais nous avions encore des devoirs à remplir; car nous devons continuer notre vie dans le calme, et nous trouver heureux, tant qu'il nous reste un être sur qui la faulx de la mort ne s'est pas encore appesantie.

Mon voyage à Ingolstadt, qui avait été différé par ces évènements, fut décidé de nouveau. J'obtins de mon père un délai de quelques semaines. Ce temps se passa fort tristement. La mort de ma mère et mon prompt départ accablaient nos esprits; mais Élisabeth cherchait à ramener la gaîté dans notre petite société. Depuis la mort de sa tante, son esprit avait acquis une nouvelle fermeté et une nouvelle force. Elle se détermina à remplir ses devoirs avec la plus grande exactitude, et elle sentit que le devoir le plus impérieux qui lui était imposé, était de rendre heureux son oncle et ses cousins. Elle me consolait, amusait son oncle, instruisait mes frères; jamais elle ne me parut aussi charmante qu'à cette époque, où elle s'efforçait continuellement de contribuer au bonheur des autres, en s'oubliant entièrement elle-même.

Le jour de mon départ arriva enfin. J'avais pris congé de tous mes amis, excepté de Clerval, qui passa avec nous la dernière soirée. Il s'affligeait amèrement de ne pouvoir m'accompagner: mais il était retenu chez son père, dont l'intention était de l'associer dans ses affaires, et dont le grand principe était que la science est inutile dans le commerce ordinaire de la vie. Henry avait un esprit plus élevé: il n'avait, nullement le désir de ne rien faire, et s'il était bien aise de devenir l'associé de son père, il pensait aussi qu'on pouvait être un fort bon négociant, et en même temps avoir un esprit cultivé.