Nous restâmes très-tard à écouter ses plaintes et à faire plusieurs petits arrangements pour l'avenir. Je partis le lendemain matin de bonne heure. Des pleurs coulaient des yeux d'Élisabeth; elle ne pouvait les retenir en songeant que mon départ la laissait dans le chagrin, et que le même voyage avait été fixé trois mois auparavant, lorsque la bénédiction d'une mère m'aurait accompagné.
Je me jetai dans la chaise qui devait m'emmener, et me livrai aux réflexions les plus mélancoliques. J'étais seul maintenant, moi, qui avais été toujours entouré d'aimables compagnons, dont l'unique soin était d'être agréables l'un à l'autre. Dans l'université vers laquelle je me rendais, il fallait me faire mes amis et être moi-même mon protecteur. Jusqu'ici, ma vie avait été tout-à-fait domestique et retirée; j'en gardai une répugnance invincible pour les nouveaux visages. J'aimais mes frères, Élisabeth et Clerval; c'étaient pour moi d'anciennes figures qui m'étaient familières; mais je ne me croyais nullement fait pour la société des étrangers. Telles étaient mes réflexions lorsque je commençai mon voyage; mais à mesure que j'avançais, mon courage et mes espérances se relevaient. J'avais un vif désir d'apprendre. Souvent, chez mon père, j'avais trouvé pénible de passer ma jeunesse, attaché à la même place; j'aurais voulu entrer dans le monde, et prendre ma place parmi les autres hommes. À présent que mes désirs étaient accomplis, c'eût été une folie de m'en repentir.
J'eus tout le temps de me livrer à ces réflexions et à bien d'autres pendant mon voyage à Ingolstadt, qui fut long et fatigant. Enfin, j'aperçus les clochers blancs et élevés de la ville. Je descendis de voiture, et je fus conduit dans mon appartement solitaire pour passer la soirée comme il me plairait.
Le lendemain matin, je remis mes lettres d'introduction; je ne manquai pas de rendre visite à quelques-uns des principaux professeurs, et entr'autres à M. Krempe, professeur de philosophie naturelle. Il me reçut avec politesse, et me fit plusieurs questions sur mes progrès dans les différentes branches de science qui appartiennent à la philosophie naturelle. Je lui nommai, non sans crainte et sans hésitation les seuls auteurs que j'eusse jamais lus sur ce sujet. Le professeur me regarda fixement: «Avez-vous, dit-il, réellement perdu votre temps à étudier de pareilles absurdités»?
—«Je vous ai dit la vérité», répondis-je.—«Chaque minute continua M. Krempe avec chaleur, chaque moment que vous avez passé sur ces livres est tout-à-fait et complètement perdu. Vous avez chargé votre mémoire de systèmes repoussés et de noms inutiles. Grand Dieu! Dans quel désert avez-vous habité, puisque personne n'a été assez bon pour vous apprendre que ces rêves, dont vous vous êtes pénétré avidement, sont enfantés depuis mille ans, et sont aussi méprisés qu'ils sont anciens? Je ne m'attendais guère à trouver dans ce siècle éclairé et savant, un disciple du Grand Albert et de Paracelse. Mon cher monsieur, il faut recommencer entièrement vos études».
Après avoir ainsi parlé, il se mit à l'écart, et écrivit une liste de plusieurs livres qui traitaient de la philosophie naturelle. Il m'invita à les acheter; et il prit congé de moi, en me prévenant qu'au commencement de la semaine suivante, il ouvrirait un cours sur la philosophie naturelle dans ses rapports généraux, et que M. Waldman, son collègue, en ferait un sur l'alchimie, alternativement avec le sien.
Je retournai chez moi sans être désappointé, car il y avait longtemps que je regardais comme passés de mode, les auteurs que le professeur avait réprouvés avec tant de force; mais je ne me sentis pas très-porté à étudier les livres dont j'avais fait emplette à sa recommandation. M. Krempe était un petit homme ramassé, dont la voix était rude, et la figure repoussante; ainsi le maître ne me disposait pas, en faveur de la doctrine. Du reste, j'avais du mépris pour les usages de la philosophie naturelle du jour. Quelle différence avec les maîtres de la science, quand ils cherchaient l'immortalité et le grand secret! Leurs vues étaient grandes, quoique futiles. Mais depuis, la scène était changée; l'ambition des nouveaux savants semblait se borner à détruire ces visions qui me portaient vers la science, avec le plus d'intérêt. Il fallait changer des chimères d'une grandeur sans bornes, contre de misérables réalités.
Telles furent mes réflexions pendant les deux ou trois premiers jours que je passai presque dans la solitude. Mais au commencement de la semaine suivante, je pensai à ce que M. Krempe m'avait dit sur les cours. Et, quoique je ne pusse consentir à aller entendre ce petit pédant débiter des sentences dans une chaire, je me rappelai ce qu'il avait dit de M. Waldman, qui avait été absent jusqu'alors, et que je n'avais jamais vu.
Soit par curiosité, soit par oisiveté, j'allai dans la salle des cours: M. Waldman y entra un instant après. Ce professeur ne ressemblait pas à son collègue. Il paraissait avoir environ cinquante ans, et portait sur son visage l'expression de la plus grande bonté: quelques cheveux gris couvraient ses tempes; des cheveux presque noirs garnissaient le derrière de sa tête. Il était petit, mais très-droit, et doué du plus doux organe. Il commença son cours par un précis de l'histoire de l'alchimie et des différentes découvertes dues à plusieurs savants, prononçant avec chaleur les noms de ceux qui s'étaient le plus distingués par ces découvertes. Il fit alors un tableau rapide de l'état actuel de la science, et expliqua plusieurs termes élémentaires. Après avoir fait quelques expériences préparatoires, il termina par un panégyrique de l'alchimie moderne, en des termes que je n'oublierai jamais.
«Les anciens maîtres en cette science, dit-il, promettaient des choses impossibles, et n'accomplissaient rien. Les professeurs modernes promettent très-peu: ils savent qu'on ne peut changer les métaux, et que l'élixir de vie est une chimère. Mais ces philosophes, dont les mains ne semblent faites que pour tremper dans la boue qui semblent n'avoir des yeux que pour observer au travers d'un microscope ou dans le creuset, ont en effet produit des miracles. Ils pénètrent les secrets de la nature, et montrent ses effets dans les endroits les plus cachés. Ils pénètrent jusqu'aux cieux; ils ont découvert la circulation du sang, et analysé l'air que nous respirons. Ils ont acquis des pouvoirs nouveaux et presqu'illimités; ils commandent aux foudres du ciel, imitent les tremblements de terre, et bravent même les ombres du monde invisible».