Je me retirai enchanté du professeur et de sa leçon; j'allai le soir même lui rendre visite. Ses manières chez lui étaient encore plus douces et plus attrayantes qu'en public; car, pendant son cours, il y avait sur son visage une certaine dignité qui, en particulier, faisait place à la plus grande affabilité et à beaucoup de politesse. Il écouta avec attention la petite histoire de mes études, et sourit aux noms de Cornelius Agrippa et de Paracelse, mais sans le mépris qu'avait montré M. Krempe. Il me dit que, «c'était au zèle infatigable de ces hommes, que les philosophes modernes étaient redevables de la plupart des principes de leur science; qu'ils nous avaient laissé la tâche plus facile, de donner les noms, et de classer avec ordre les faits qu'ils avaient puissamment contribué à mettre au grand jour. Les travaux des hommes de génie, quoiqu'erronés, finissent toujours par tourner au profit de l'espèce humaine». J'écoutais son raisonnement, qui était prononcé sans orgueil ni affectation; j'ajoutai alors, que sa leçon avait dissipé mes préjugés, contre les alchimistes modernes; et en même temps, je lui demandai ses conseils sur les livres que je devais me procurer.

«Je suis heureux, dit M. Waldman, de m'être fait un élève; et si votre application égale votre habileté, je ne doute pas que vous ne réussissiez. L'alchimie est la branche de la philosophie naturelle dans laquelle on a fait et pourra faire le plus de progrès. Voilà pourquoi j'en ai fait mon étude particulière, mais en même temps je n'ai pas négligé les autres branches de cette science. On ne serait qu'un bien médiocre alchimiste, si l'on ne s'adonnait qu'à cette partie seule des connaissances humaines. Si vous avez le désir de devenir vraiment un savant, et non simplement un petit faiseur d'expériences, je vous engagerai à cultiver toutes les branches de la philosophie naturelle, ainsi que les mathématiques».

Il m'introduisit alors dans son laboratoire, et m'expliqua l'usage de ses différents instruments; il me montra tous ceux que je devais avoir, et me promit de me prêter les siens, lorsque j'aurais assez d'expérience pour ne pas en déranger le mécanisme. Il me donna aussi la liste des livres que j'avais demandés, et je pris congé de lui.

Ainsi finit cette journée mémorable pour moi; elle décida de mon avenir.


[CHAPITRE III]

Depuis ce jour, je me livrai presqu'exclusivement à l'étude de la philosophie naturelle, et surtout de l'alchimie, dans le sens le plus étendu de ce mot. Je lus avec ardeur les ouvrages qui ont été composés sur cette science par les observateurs modernes, et où brillent à un haut degré leur génie et leur discernement. Je suivis les cours, je fréquentai les savants de l'université; et je reconnus même en M. Krempe beaucoup de bon sens et un vrai savoir, joints, il est vrai, à une physionomie et à des manières repoussantes, mais qui ne diminuaient pas le mérite de ses connaissances. Je trouvai un véritable ami dans M. Waldman. Sa douceur n'était jamais altérée par un ton tranchant; il donnait ses leçons avec un air de franchise et de bonté qui éloignait toute idée de pédanterie. Ce fut, peut-être, l'aimable caractère de cet homme qui m'entraîna le plus vers la partie de philosophie naturelle qu'il enseignait, qu'un goût intime pour la science même. Mais cette disposition d'esprit ne dura que dans les premiers moments de mes études: car, plus je pénétrais dans la science, et plus je la poursuivais exclusivement pour elle-même. Cette application, qui d'abord avait été un devoir et un ordre, devint alors si ardente et si vive, que souvent les étoiles avaient disparu devant la clarté du matin, que j'étais encore à travailler dans mon laboratoire.

Avec une application aussi opiniâtre, il est facile de concevoir que je fis de rapides progrès. Mon ardeur faisait l'étonnement des étudiants, et mes succès celui des maîtres. Le professeur Krempe me demandait souvent, avec un sourire moqueur, comment allait Cornelius Agrippa; tandis que M. Waldman se réjouissait hautement de mes progrès. Deux ans se passèrent ainsi, sans que j'allasse à Genève; j'étais attaché, de cœur et d'âme, à la poursuite de quelques découvertes que je désirais faire. Il n'y a que ceux qui en ont fait l'épreuve, qui puissent comprendre les attraits de la science. Dans des études quelconques on peut atteindre ceux qui nous ont précédés, mais on ne peut guère les surpasser; dans l'étude des sciences, au contraire, il y a un aliment continuel pour les découvertes, et des sujets toujours nouveaux d'étonnement. Un esprit d'une capacité ordinaire, qui se renferme strictement, dans une seule étude, doit infailliblement y faire de grands progrès; j'avais constamment cherché à atteindre l'objet que j'avais en vue; je n'étais uniquement occupé que de cet objet; aussi, je me signalai par des progrès si rapides, que, deux ans après, je fis plusieurs découvertes pour perfectionner quelques instruments d'alchimie, ce qui me valut beaucoup d'estime et de considération dans l'université. Parvenu à ce point, et devenu aussi habile dans la théorie et dans la pratique de la philosophie naturelle qu'il dépendait des professeurs d'Ingolstadt, je jugeai que ma résidence dans cette ville n'était plus nécessaire à mes progrès. Je pensais à retourner au milieu de mes amis et dans ma ville natale, lorsqu'un événement m'obligea de rester.

Un des phénomènes qui avaient particulièrement attiré mon attention, était la structure du corps humain, et même de tout être animé. Je me demandais même souvent, d'où pouvait procéder le principe de la vie. Cette question était hardie: c'était même un mystère aux yeux du monde; et, cependant, que de choses nous pourrions apprendre, si la lâcheté ou l'insouciance n'arrêtaient pas nos recherches. Ces pensées s'agitèrent dans mon esprit, et me déterminèrent à étudier désormais plus particulièrement les parties de la philosophie naturelle qui ont rapport à la physiologie. Sans un enthousiasme presque surnaturel, mon application à cette étude eût été pleine de dégoûts, et presque insupportable. Pour examiner les causes de la vie, nous devons d'abord avoir recours à la mort. J'appris l'anatomie: mais cette science ne suffisait pas; il fallut aussi que j'observasse la décomposition naturelle et la corruption du corps humain. En m'élevant, mon père avait pris les plus grandes précautions, pour qu'on ne remplit pas mon esprit d'horreurs surnaturelles. Je ne me souviens pas d'avoir jamais frissonné au récit d'un conte superstitieux, ou d'avoir eu peur de l'apparition d'un fantôme. L'obscurité ne faisait aucun effet sur mon imagination; et un cimetière n'était pour moi que le réceptacle des corps privés de la vie, qui, après avoir été le siège de la beauté et de la force, étaient devenus la pâture des vers. Je me mis à examiner la cause et les progrès de cette décomposition, et je fus forcé de passer des jours et des nuits au milieu des tombeaux et dans des charniers. Je portais mon attention sur tous les objets les plus désagréables à la délicatesse des sensations humaines. J'examinai combien la belle forme de l'homme était dégradée et ravagée; je vis la corruption de la mort remplacer l'éclat d'un visage animé, et les vers hériter des merveilles de l'œil et du cerveau. Je m'arrêtais à observer et à analyser toutes les minuties de notre être, dévoilées dans le passage de la vie à la mort, lorsque, du milieu de cette obscurité, une lumière soudaine vint éclairer mon esprit. Elle était si brillante, si merveilleuse, et pourtant si naturelle, que je fus à la fois ébloui par l'immense clarté qu'elle répandait, et surpris que, parmi tant d'hommes de génie dont les recherches avaient eu pour but la même science, je fusse le seul destiné à découvrir cet étonnant secret.

Rappelez-vous que je ne rapporte pas la vision d'un fou: ce que j'affirme est aussi vrai que le soleil brille dans les cieux. Que ce soit par un miracle, il n'en est pas moins vrai que les progrès de la découverte sont distincts et probables. Après des jours et des nuits d'un travail et d'une fatigue incroyables, je parvins à connaître la cause de la génération et de la vie; je devins même capable d'animer une matière inerte.