—«Je jure, s'écria-t-il, par le soleil et la voûte azurée du ciel, que, si vous vous rendez à ma prière, tant qu'ils existeront, vous ne me reverrez jamais. Retournez chez vous, et commencez vos travaux: j'observerai leurs progrès avec une sollicitude inexprimable; mais soyez sans crainte, je ne paraîtrai que quand vous serez prêt».
À ces mots, il me quitta brusquement, dans la crainte, peut-être, de quelque changement dans mes sentiments. Je le vis descendre la montagne avec plus de rapidité que le vol d'un aigle, et je le perdis bientôt de vue parmi les ondulations de la mer de glace.
Son histoire avait duré toute la journée, et le soleil était sur le bord de l'horizon lorsqu'il partit. Il était tard: je devais me hâter de descendre vers la vallée, pour n'être pas enveloppé par l'obscurité; mais mon cœur était oppressé, et ma marche lente. J'étais retardé par la difficulté de courir parmi les petits sentiers des montagnes, par l'embarras que j'éprouvais à poser mes pieds avec fermeté, et par les émotions dont j'étais occupé, et auxquelles avaient donné lieu les diverses circonstances de la journée. La nuit était fort avancée lorsque j'arrivai à moitié route du lieu de repos. Je m'assis auprès de la fontaine. Les étoiles étaient tantôt brillantes, tantôt cachées par les nuages; les sombres pins s'élevaient devant moi, et de temps en temps des arbres brisés et renversés par terre s'offraient sous mes pas. La scène était d'une solennité imposante, et fit naître en moi d'étranges pensées. Je pleurai avec amertume, et je frappai mes mains avec désespoir, en m'écriant: «Ô étoiles, vents et nuages, vous allez tous me railler: si vous avez réellement pitié de moi, ôtez-moi les sens et la mémoire; anéantissez-moi; et, si vous n'écoutez pas ma prière, fuyez, fuyez, et laissez-moi dans les ténèbres»!
Ces idées étaient extravagantes et tristes; mais je ne puis vous décrire combien j'étais accablé par l'éclat des étoiles, et combien je prêtais l'oreille à chaque coup de vent, comme s'il devait m'entrainer pour me détruire.
Le matin venait de paraître, et je n'étais pas encore arrivé au village de Chamouny. À mon retour, mon air hagard et étrange fut peu propre à calmer les craintes de ma famille, qui, toute la nuit, avait attendu mon retour avec inquiétude.
Le jour suivant, nous retournâmes à Genève. L'intention de mon père, en entreprenant ce voyage, avait été de me distraire, et de me rendre la tranquillité que j'avais perdue; mais le remède était loin d'avoir réussi. Ne pouvant se rendre compte de l'excessive douleur dont je paraissais souffrir, il se hâta de retourner à la maison, dans l'espoir que le repos et la monotonie d'une vie domestique adouciraient insensiblement mes souffrances, quelle qu'en fût la cause.
Pour moi, j'étais indifférent à tous leurs arrangements, et la tendre affection de ma bien aimée Élisabeth ne pouvait m'arracher à mon désespoir; la promesse, que j'avais faite au Démon, pesait sur mon esprit comme le capuchon de fer du Dante sur la tête des hypocrites en enfer. Tous les plaisirs de la terre et du ciel passaient devant moi comme un songe, et cette pensée seule avait pour moi la réalité de la vie. Devez vous vous étonner que je sois quelquefois possédé d'une sorte de démence; ou que je voie continuellement autour de moi une multitude d'animaux infâmes, et qui m'accablent d'un supplice continuel, dont l'horreur m'arrache souvent des cris et des gémissements?
Cependant, ces sentiments se calmèrent insensiblement. Je repris les habitudes journalières de de la vie, sinon avec intérêt, du moins avec assez de tranquillité.