—«Quant à cela, répliqua la vieille femme, si vous voulez parler du Gentleman que vous avez assassiné, je crois qu'il vaudrait mieux pour vous être mort, car je pense que cela ira mal: vous ne pouvez pas manquer d'être pendu aux prochaines assises. Cependant, ce n'est pas là mon affaire; je suis envoyé pour vous soigner, et vous rendre à la santé; je fais mon devoir en bonne conscience, et tout le monde ferait bien d'agir de même».
Je me détournai avec dégoût d'une femme, qui pouvait tenir un langage aussi inhumain à une personne qui venait d'être arrachée à la mort. Je me sentais encore languissant et incapable de réfléchir à tout ce qui s'était passé. Ma vie entière me paraissait un songe; je doutais quelquefois de la vérité, car elle ne se présentait jamais à mon esprit avec sa force réelle.
Les idées, qui passaient dans mon esprit, devinrent enfin plus distinctes. Je retombai dans mes accès de fièvre; je fus entouré comme d'un nuage; et je n'avais aucun ami dont la douce voix me consolât, aucun bras sur lequel je pusse me soutenir. Le médecin vint, et ordonna des remèdes que la vieille femme prépara; mais l'un témoignait une profonde insouciance, et l'autre n'avait sur le visage que l'expression de la brutalité. Quel autre que le bourreau, jaloux de gagner son droit, pouvait s'intéresser au sort d'un assassin?
Telles étaient mes réflexions; mais j'appris bientôt que M. Kirwin m'avait témoigné beaucoup de bonté. Il avait donné ordre de me placer dans la meilleure chambre de la prison (car c'était la meilleure, toute mauvaise qu'elle fût); et c'était lui qui m'avait donné un médecin et une garde. À la vérité, il venait rarement me voir; car, malgré son vif désir de soulager les souffrances de toute créature humaine, il ne voulait pas être présent au désespoir et au délire affreux d'un assassin. Il venait seulement pour examiner si je n'étais pas négligé; mais ses visites étaient courtes et rares.
Cependant je me rétablissais insensiblement: un jour j'étais assis dans un fauteuil, les yeux à moitié ouverts, et les joues livides comme la mort; abattu par le chagrin et le malheur, je me répétais qu'il vaudrait mieux mourir que rester misérablement renfermé dans un monde rempli de méchanceté. Je me demandais aussi si je ne me déclarerais pas coupable, pour subir la peine de la loi, moins innocent que la pauvre Justine ne l'avait été. Telles étaient mes pensées, lorsque je vis la porte de ma chambre s'ouvrir, et M. Kirwin entra. Son visage exprimait l'intérêt et la compassion; il approcha une chaise de la mienne, et me dit en français:
«Je crains que cette chambre ne vous paraisse pas agréable; puis-je faire quelque chose de mieux pour vous»?
—«Je vous remercie; tout ce que vous voulez dire n'est rien pour moi: il n'est rien sur la terre qui puisse me consoler».
—«Je sais que l'intérêt d'un étranger ne peut être que d'une faible consolation pour une personne accablée comme vous, par un malheur si grand; mais vous quitterez bientôt, j'espère, ce triste séjour; car je ne doute pas que l'évidence ne vous disculpe facilement du crime qui vous est imputé».
—«C'est ce qui m'intéresse le moins: par une suite d'évènements étranges, je suis devenu le plus malheureux des mortels. Persécuté et souffrant comme je suis, et comme je l'ai été, la mort peut-elle me paraître un mal»?
—«Certes, rien n'est plus propre à plonger dans le malheur et le désespoir que les circonstances étranges dont vous venez d'être victime. Jeté par un hasard extraordinaire sur ce rivage renommé pour son hospitalité, vous avez été sur-le-champ arrêté et accusé d'un meurtre. Le premier objet qui se soit présenté à vos yeux, c'est le corps de votre ami, si singulièrement assassiné, et placé par quelque Démon sous vos pas».