Pendant que M. Kirwin parlait ainsi, malgré l'agitation que j'éprouvais en me retraçant mes souffrances, je ne pus m'empêcher d'être fort surpris de ce qu'il paraissait savoir sur mon compte. Je pense que je laissai voir mon étonnement sur ma figure; car M. Kirwin se hâta de dire:
«Ce ne fut qu'un ou deux jours après que vous fûtes tombé malade, que je pensai à fouiller vos habits, pour chercher un moyen d'envoyer à vos parents la nouvelle de votre malheur et de votre maladie. Je trouvai plusieurs lettres, et, entr'autres, une que je reconnus dès le commencement pour être de votre père. J'écrivis aussitôt à Genève: près de deux mois ce sont écoulés depuis le départ de ma lettre... mais vous êtes malade; vous tremblez même dans ce moment; vous ne pouvez supporter aucune espèce d'agitation».
—«Cette attente est mille fois plus cruelle que les évènements les plus horribles: dites-moi quel meurtre a été commis, et sur la mort de qui je dois gémir».
—«Votre famille se porte très-bien, dit M. Kirwin avec douceur; et quelqu'un, un ami, est venu pour vous voir».
Je fus amené sur-le-champ, par je ne sais quelle chaîne d'idées, à penser que l'assassin était venu pour insulter à mon malheur, me railler sur la mort de Clerval, et m'engager de nouveau à consentir à ses désirs infernaux. Je mis les mains devant mes yeux en m'écriant, avec désespoir: «Ah! repoussez-le! je ne puis le voir; pour l'amour de Dieu, ne le laissez pas entrer».
M. Kirwin, dont le visage était troublé, fixa les yeux sur moi: il ne put s'empêcher de regarder mon exclamation comme une présomption de mon crime, et me dit d'un ton sévère:
—«J'aurais pensé, jeune homme, que la présence de votre père eût été un bonheur pour vous, au lieu de vous inspirer une répugnance aussi violente».
—«Mon père! m'écriai-je; et, dans chaque trait, chaque muscle, l'expression du plaisir succéda à celle du désespoir. Mon père est-il réellement venu? Que vous êtes bon! Ah! que vous êtes bon! Mais où est-il? pourquoi ne se hâte-t-il pas de venir»?
Mon changement d'expression surprit et satisfit le magistrat. Peut-être pensa-t-il que ma première exclamation était un retour momentané de délire. Il reprit aussitôt son air de bonté, se leva, et sortit avec ma garde. Mon père entra un instant après.
Rien, dans ce moment, ne pouvait me faire plus de plaisir que l'arrivée de mon père. Je lui tendis la main, en m'écriant: