Mon père accéda facilement à ce désir; et, après avoir pris congé de M. Kirwin, nous partîmes pour Dublin. Je me sentis comme soulagé d'un poids affreux, lorsque le paquebot s'éloigna de l'Irlande avec un bon vent, et que j'eus quitté pour toujours le pays qui avait été pour moi le théâtre de tant de douleurs.

Il était minuit. Mon père dormait dans la cabine, et moi j'étais sur le tillac à contempler les étoiles et à écouter le bruit des vagues. Je perçais des yeux l'obscurité qui cachait l'Irlande à ma vue, et je sentais mon pouls battre avec la violence de la fièvre, en pensant que je verrais bientôt Genève. Le passé me paraissait comme un songe effrayant, et pourtant le vaisseau qui me portait, le vent qui m'éloignait du rivage détesté de l'Irlande, et la mer qui m'entourait, ne m'apprenaient que trop que je n'étais pas trompé par une vision, et que Clerval, mon ami et mon cher compagnon, avait été ma victime et celle du monstre que j'avais créé. Je repassai dans ma mémoire tous les événements de ma vie, mon bonheur paisible pendant que j'étais à Genève au sein de ma famille, la mort de ma mère, et mon départ pour Ingolstadt. Je me souvins en tremblant de l'enthousiasme insensé qui m'avait excité à créer mon hideux ennemi, et je me rappelai la nuit dans laquelle il reçut la vie. Je ne pus suivre le fil de mes pensées; je fus accablé de mille sentiments divers, et je finis par pleurer avec amertume.

Depuis que j'étais rétabli de la fièvre, j'avais coutume de prendre chaque soir un peu de laudanum; car ce n'était qu'au moyen de cette potion, que je pouvais goûter le repos nécessaire à la conservation de la vie. Accablé par le souvenir de tous mes malheurs, je pris une double dose, et bientôt je m'endormis profondément: mais le sommeil me fit oublier ma misère; mes rêves me présentèrent une foule d'objets dont je fus effrayé. Vers le matin, je fus attaqué d'une sorte de cauchemar; je croyais être saisi par le démon qui me pressait le cou, sans que je pusse m'en délivrer; des gémissements et des cris retentissaient à mes oreilles. Mon père, qui veillait sur moi, vit mon agitation, me réveilla, et me montra le port de Holyhead, dans lequel nous entrions.


[CHAPITRE XXI]

Nous avions résolu de ne pas aller à Londres, mais de traverser le pays jusqu'à Portsmouth; et là, de nous embarquer pour le Havre. Le motif principal qui me déterminait à préférer ce plan, c'est que je craignais de revoir ces lieux, où j'avais joui de quelques moments de tranquillité avec mon cher Clerval. J'étais surtout saisi d'horreur, en pensant que je pourrais rencontrer ces personnes que nous avions coutume de visiter ensemble, et qui me questionneraient sur un évènement, dont le souvenir même renouvelait l'angoisse dont je fus déchiré, en voyant son corps inanimé dans l'auberge de ***.

Quant à mon père, il bornait ses désirs et ses efforts à me voir revenir à la santé et au calme. Sa tendresse et ses attentions étaient infatigables; tout son espoir même était de chasser de mon cœur le chagrin et la mélancolie, qui s'en étaient entièrement emparés. Quelquefois il attribuait ma douleur à la honte d'être obligé de répondre à une accusation d'assassinat, et il tâchait de me prouver la sottise de l'orgueil.

«Hélas! mon père, disais-je, que vous me connaissez peu! Les hommes, leurs sentiments, et leurs passions seraient réellement dégradées, si un misérable tel que moi se livrait à l'orgueil. Justine, la malheureuse. Justine, était aussi innocente que moi-même, et elle a été flétrie de la même accusation; elle en a été victime, et j'en suis la cause.... je l'ai assassinée Guillaume, Justine, Henri.... ils sont tous morts de ma main»!

Pendant mon emprisonnement, mon père avait souvent entendu de semblables discours sortir de ma bouche; lorsque je m'accusais ainsi, il semblait quelquefois désirer une explication, et, au moment de la demander, il s'arrêtait en paraissant considérer mes paroles comme l'effet du délire. Il croyait que, pendant ma maladie, quelqu'idée semblable s'était présentée à mon imagination, et que j'en avais conservé le souvenir dans ma convalescence. J'évitais toute explication, et je gardais un silence continuel sur le malheureux que j'avais créé. J'avais un pressentiment qu'on me croirait en démence, et cette crainte enchaînait toujours ma langue, lorsque j'aurais donné le monde entier pour avoir un confident du fatal secret.

À cette occasion, mon père me dit avec l'expression du plus grand étonnement: «Que voulez-vous dire, Victor? Êtes-vous fou? Mon cher fils, je vous supplie de ne jamais renouveler une pareille accusation».