—«Je ne suis pas fou, m'écriai-je avec énergie; le soleil et les cieux, qui ont vu mes opérations, attesteront la vérité de ce que je dis. Je suis l'assassin de ces victimes innocentes; elles doivent la mort à mes machinations. Mille fois j'aurais versé mon propre sang, goutte à goutte, pour sauver leur vie; mais je ne pouvais, mon père, en vérité, je ne pouvais sacrifier toute l'espèce humaine».
La conclusion de ce discours eut pour effet de convaincre mon père qu'il y avait du dérangement dans mes idées; il changea sur le champ le sujet de notre conversation, et il s'efforça de détourner le cours de mes pensées. Il désirait, autant que possible, effacer le souvenir des évènements qui avaient eu lieu en Irlande; jamais il ne leur faisait allusion; jamais il ne me laissait parler de mes malheurs.
Avec le temps je devins plus calme. La douleur avait pris racine dans mon cœur, mais je ne parlais plus de mes crimes avec autant d'incohérence; les remords me suffisaient. À force de peine et d'efforts, j'étouffai dans mon sein le malheur, dont j'entendais la voix impérieuse, et que je désirais moi-même déclarer au monde entier; et mon humeur fut plus calme et plus composée, qu'elle ne l'avait jamais été depuis mon voyage à la mer de glace.
Nous arrivâmes au Havre le 8 mai, et nous partîmes sur le champ pour Paris, où mon père fut retenu pendant plusieurs semaines par quelques affaires. Je reçus, dans cette ville, la lettre suivante d'Élisabeth:
À VICTOR FRANKENSTEIN.
«Mon très-cher ami,
»J'ai eu le plus grand plaisir en recevant une lettre de mon oncle datée de Paris; vous n'êtes plus à une distance effrayante, et je puis espérer vous voir dans moins de quinze jours. Mon pauvre cousin, combien vous avez souffert! Je m'attends à vous trouver l'air encore plus triste que quand vous avez quitté Genève. Cet hiver a été bien pénible: j'étais tourmentée par une incertitude affreuse; cependant je me flatte que votre physionomie aura plus de calme, et que votre cœur ne manquera ni de consolation, ni de tranquillité.
»Mais je crains que les mêmes sentiments, qui vous rendaient si malheureux, il y a un an, ne soient encore dans votre cœur; je crains même que le temps n'y ait ajouté. Je n'ai pas voulu vous affliger à cette époque, où tant de malheurs pesaient sur vous; mais une conversation, que j'ai eue avec mon oncle au moment de son départ, me force à désirer une explication avant de nous revoir.
»Une explication! Direz-vous peut-être; quelle est l'explication dont Élisabeth peut avoir besoin? Si vous le dites réellement, vous avez répondu à mes questions, et je n'ai plus qu'à signer votre affectionnée cousine; mais vous êtes loin de moi, et il est possible que cette explication soit à la fois pour vous un sujet de crainte et de désir. Dans cette dernière supposition, je n'ose plus tarder à écrire ce que, pendant votre absence, j'ai souvent voulu vous exprimer, sans avoir jamais eu le courage de commencer.
»Vous savez bien, Victor, que notre union a toujours été le projet favori de vos parents depuis notre enfance. On nous l'a dit dans notre jeunesse, et on nous a appris à compter sur cette union comme sur un évènement infaillible. Pendant notre enfance, nous étions bons camarades de jeu, et je crois, amis chers et précieux l'un à l'autre, à mesure que nous avancions en âge. Mais, comme un frère et une sœur éprouvent souvent l'un pour l'autre une vive affection, sans désirer une union plus intime, ne serait-il pas possible que le même sentiment existât entre nous? Dites-moi, mon cher Victor; répondez-moi avec franchise, je vous en conjure, au nom de notre bonheur mutuel; n'en aimez-vous pas une autre?