»Je vous ai annoncé dans ma dernière lettre que je redoutais une mutinerie. Ce matin, j'étais à observer le visage pâle, de mon ami, ses yeux à moitié fermés, et ses membres languissants; quand je fus détourné de ce spectacle par un groupe de matelots qui désiraient entrer dans la cabine. Ils entrèrent; et leur chef m'adressa la parole. Il me dit que lui et ses compagnons avaient été choisis par les autres matelots, pour venir en députation auprès de moi, et me faire une demande, qu'en toute justice, je ne pouvais refuser. Il ajoutait que nous étions enfermés dans la glace, et qu'il était à croire que nous n'en sortirions jamais: mais toute leur crainte était que, si par hasard la glace venait à se séparer et à laisser un passage libre, je ne fusse assez téméraire pour continuer mon voyage, et les conduire à de nouveaux dangers, après qu'ils auraient heureusement surmonté celui-ci. Ils désiraient donc que je fisse la promesse solennelle que, si le vaisseau était dégagé, je dirigerais aussitôt ma course vers le sud.
»Ce discours me troubla. Je n'avais pas perdu tout espoir, et je n'avais pas encore conçu l'idée de retourner sur mes pas, si j'étais délivré. Cependant, pouvais-je justement, ou même physiquement, m'opposer à cette demande? J'hésitais avant de répondre, lorsque Frankenstein, qui avait d'abord été silencieux, et paraissait réellement avoir à peine assez de force pour donner la moindre attention à quoi que ce soit, se réveilla les yeux étincelants et les joues animées par une force passagère. Il se tourna vers ces hommes, et il leur dit:
«Que voulez-vous? Que demandez-vous à votre capitaine? Pouvez-vous donc être si facilement détournés de votre entreprise? N'appeliez-vous pas cette expédition glorieuse? Et pourquoi l'était-elle? Ce n'est pas parce que la route était facile et paisible comme une mer du Sud, mais parce qu'elle était pleine de dangers et de terreur; parce qu'à chaque nouvel accident, votre bravoure était nécessaire, et que votre courage devait être mis à l'épreuve; parce que vous aviez autour de vous le danger et la mort, et que ces dangers vous deviez les braver et les surmonter. Voilà pourquoi votre entreprise était glorieuse, pourquoi elle était honorable: le monde vous aurait appelés les bienfaiteurs du genre humain; on aurait adoré les noms illustrés par les hommes courageux, qui auraient bravé la mort pour la gloire et le bien de l'espèce humaine. Faites maintenant la comparaison: à la première idée du danger, ou, si vous le voulez, à la première épreuve forte et effrayante de votre courage, vous vous découragez, et vous consentez à passer pour des hommes qui n'ont pas eu assez de force pour endurer le froid et le danger; aussi dira-t-on: pauvres gens, ils étaient frileux, et ils sont revenus se chauffer à leurs foyers. Mais pourquoi ces ménagements? Vous n'aviez pas besoin de venir si loin et de traîner votre capitaine à la honte d'un revers, pour prouver uniquement votre lâcheté. Ah! soyez hommes, ou soyez plus que des hommes. Persévérez dans vos projets, et soyez aussi fermes qu'un roc. Cette glace n'est pas faite d'une matière telle que vos cœurs pourraient l'être; il se peut qu'elle change, il se peut qu'elle ne vous arrête plus, si vous dîtes qu'elle ne vous arrêtera pas. Ne retournez pas dans vos familles avec une marque d'infamie sur vos fronts. Retournez comme des héros qui ont combattu et vaincu, et qui ne savent pas ce que c'est que de tourner le dos à l'ennemi».
»Sa voix était si bien d'accord avec les différents sentiments de son discours, ses yeux exprimaient une résolution et un héroïsme si grands, que vous ne devez pas vous étonner que ces hommes fussent émus. Ils se regardaient l'un l'autre, sans être capables de répondre. Je pris la parole; je les invitai à se retirer, et à réfléchir à ce qu'on leur avait dit; je leur dis que je ne les mènerais pas plus au nord, s'ils persistaient dans leur désir de retour; mais que j'espérais que leur courage reviendrait avec la réflexion.
»Ils se retirèrent, et je me tournai vers mon ami qui était retombé en langueur, et presque sans vie.
»Je ne sais quelle sera la fin de tout ceci; mais je préfère la mort à la honte de revenir sans avoir exécuté mon projet. Cependant je crains d'y être forcé; des hommes, qui ne sont pas soutenus par des idées de gloire et d'honneur, ne peuvent jamais continuer, de bon gré, à supporter les fatigues auxquelles ils sont exposés».
7 septembre.
«Le sort en est jeté; j'ai consenti à revenir, si nous ne périssons pas. Ainsi mes espérances sont détruites par la lâcheté et l'indécision: je reviens sans rien savoir, et déçu dans mes projets. Il faut plus de philosophie que je n'en ai, pour supporter patiemment un malheur aussi injuste».
12 septembre.
«C'en est fait: je retourne en Angleterre. Je suis frustré dans mes espérances de gloire et d'intérêt.—J'ai perdu mon ami. Je vais tâcher, ma chère sœur, de vous donner des détails sur ces pénibles évènements; et puisque je me dirige vers l'Angleterre et en même temps vers vous, je ne m'affligerai pas.