»Le 9 septembre, la glace commença à remuer; des bruits semblables à celui du tonnerre se firent entendre au loin, et annoncèrent que les îles de glace se séparaient et se rompaient de tous les côtés. Nous étions dans le péril le plus imminent; mais notre position étant entièrement passive, je portai presque toute mon attention sur mon malheureux hôte, dont la maladie avait pris un caractère si grave qu'il ne pouvait plus sortir de son lit. La glace se rompit dernière nous, et fut emportée avec force vers le nord; le vent tourna à l'ouest, et le 11, le passage vers le sud devint parfaitement libre. Les matelots, en voyant leur retour dans leur patrie presque assuré, poussèrent de grandes acclamations de joie long-temps prolongées. Frankenstein, qui était assoupi, s'éveilla et demanda la cause du tumulte. «Ils se réjouissent, lui dis-je, de ce qu'ils retourneront bientôt en Angleterre».
—«Retournez-vous vraiment»?
—«Hélas! oui; je ne puis résister à leur demande. Je ne puis les contraindre à braver le danger, et je suis moi-même contraint de retourner».
—«Faites-le si vous le voulez, mais je n'en ferai rien. Vous pouvez abandonner votre projet; mais je ne puis manquer au mien; il m'est assigné par le ciel. Je suis faible; niais je ne doute pas que les esprits, qui aident ma vengeance, ne me donnent assez de force». À ces mots, il tâcha de se lever de son lit, mais l'effort était au-dessus de ses forces; il retomba et s'évanouit.
»Il resta long-temps avant de reprendre connaissance, et je crus long-temps que la vie était entièrement éteinte. Enfin il ouvrit les yeux, mais il respirait avec difficulté, et ne pouvait parler. Le chirurgien lui donna une potion, et nous ordonna de le laisser et de ne pas le troubler. En même-temps il m'annonça que mon ami n'avait pas beaucoup d'heures à vivre.
»La sentence était prononcée: je ne pouvais que m'affliger et attendre. Je m'assis auprès de son lit pour l'observer; ses yeux étant fermés, je crus qu'il dormait; mais en ce moment il m'appela d'une voix faible, m'invita à m'approcher, et me dit: «Hélas! la force, sur laquelle je comptais, m'abandonne; je le sens, je mourrai bientôt; et lui, mon ennemi et mon persécuteur, il vit peut-être encore! Ne croyez pas, Walton, que dans les derniers moments de mon existence, j'éprouve cette haine brûlante et ce désir ardent de vengeance, dont j'étais animé autrefois; je souhaite la mort de mon ennemi, et je me sens justifié par ce sentiment. Pendant ces derniers jours je me suis mis à examiner ma conduite passée et je ne la trouve nullement blâmable. Dans un accès de démence, et dans un transport d'enthousiasme, j'ai créé un être doué de raison; j'étais tenu d'assurer, autant qu'il était en mon pouvoir, son bonheur et son bien-être. Tel était mon devoir; mais il en était un autre bien supérieur. Mes devoirs envers mes semblables étaient beaucoup plus dignes de fixer mon attention, puisqu'ils renfermaient une plus grande proportion de bonheur ou de malheur. Soutenu par cette considération, j'ai refusé, et avec raison, de former une compagne pour l'être que j'avais créé. Il montrait une perversité et un égoïsme que personne n'aurait pu égaler. Il a immolé mes amis; il a voué à la mort des êtres qui jouissaient de deux biens inestimables, le bonheur et la sagesse; et je ne sais où s'étanchera cette soif de vengeance. Malheureux lui-même de ne pouvoir faire le malheur des autres, il fallait qu'il mourût.... Mon devoir était de lui donner la mort, mais j'ai succombé. Conduit par l'intérêt et des motifs coupables, je vous ai demandé de prendre mon ouvrage s'il n'était pas terminé; je renouvelle cette prière à présent que je ne suis guidé que par la raison et la vertu.
»Cependant je ne puis vous demander de renoncer à votre pays et à vos amis, pour remplir cette tâche, et, maintenant que vous retournez en Angleterre, vous aurez peu de chances de le rencontrer; mais je vous engage à bien réfléchir sur ce point, et à bien peser ce que vous devez faire. Mon jugement et mes idées sont déjà troublés par l'approche de la mort. Je n'ose vous demander d'entreprendre ce que je crois juste; car je puis être encore égaré par la passion.
»En pensant qu'il pourrait vivre pour être un instrument de malheur, je me trouble; mais si j'arrête mon esprit à d'autres considérations, j'envisage cette heure, qui va être celle de mon repos, comme la seule heureuse que j'aie passée depuis plusieurs années. Je vois voltiger devant moi les formes des morts qui me sont chers, et je me jette dans leurs bras. Adieu, Walton! Cherchez le bonheur dans la tranquillité, et évitez l'ambition, même l'ambition, en apparence innocente, de vous distinguer dans les sciences et les découvertes. Mais pourquoi parler ainsi? Cet espoir m'a perdu: un autre peut réussir».
»Sa voix devenait plus faible à mesure qu'il parlait; et enfin, épuisé par cet effort, il tomba dans le silence. Environ une demi-heure après, il essaya encore de parler, mais il n'en eût pas la force; il pressa faiblement ma main. Ses yeux se fermèrent pour toujours, et le charme d'un doux sourire s'éloigna de ses lèvres.
»Marguerite, que puis-je ajouter sur la fin précoce de ce Génie glorieux? Que dirai-je, qui puisse vous faire comprendre la profondeur de mon chagrin? Tout ce que je pourrais dire serait trop faible. Mes yeux sont inondés de larmes; mon esprit est troublé par ma douleur. Mais je fais route vers l'Angleterre, et je puis y trouver des consolations.