Au fond d’elle-même, Fulvie, en s’analysant, eût trouvé une honte de sa rosserie. Maintenant elle se rendait compte de la perfidie de ses insinuations. Mais une fureur de déchirer quelqu’un à coups d’ongles l’avait saisie en entendant nommer Raymonde par cette moutonnière Mme Clozel. Plus un doute à garder : ce bêta de Valentin s’était féru de la gitane !
Quelque chose de plus qu’une antipathie fouettait le courroux de Mme Davier. Le caprice de ce jeune homme allait faire avorter un projet matrimonial, arrangé dans la cervelle de Fulvie, et qui, pensait-elle, eût satisfait tout le monde.
Évelyne, à force de tact, de mesure, de bonté, était parvenue à se faire estimer de sa belle-mère. Si personnelle que fût la jeune femme, elle rendait justice à la sœur de Loys et souhaitait pour celle-ci un établissement heureux.
La combinaison Valentin Clozel représentait exactement le genre de mariage s’harmonisant aux goûts et au caractère de la fille du docteur Davier. Fortunes solides, familles considérées, toutes les conditions extérieures s’assortissaient merveilleusement. Et — Fulvie croyait le deviner — le chaste cœur d’Évelyne inclinerait sans contrainte vers cette union.
Et voici que l’irruption de la bohémienne aux yeux dévorants, dans ce champ réservé, bouleversait les plans, rompait les calculs les mieux établis ! Mme Davier vouait de grand cœur la funeste créature aux gémonies, et croyait s’animer de colère généreuse alors qu’elle concentrait, sur la seule tête de Raymonde, les mécontentements accumulés dans ce néfaste jour.
V
Le docteur n’était pas encore rentré, quoique l’heure du dîner fût dépassée. Fulvie eut le temps de quitter la tunique pailletée pour enfiler une robe d’intérieur moins clinquante, avant que son mari parût, animé, exultant.
Dès que la famille fut réunie autour de la table, Davier laissa déborder son allégresse.
— Je suis en retard ! Mais vous m’en excuserez sûrement. La grande affaire que nous travaillions à mettre sur pied, Desroches et moi, va enfin devenir viable. Nous avions déjà obtenu des donations d’immeubles. De Terroy a recruté des philanthropes qui nous assurent, par leurs libéralités, les fonds de roulement. Les grands industriels, employant la main-d’œuvre féminine, nous soutiendront. Bref, dès le printemps prochain, trois asiles s’ouvriront, aux alentours de Versailles, pour les jeunes filles qui, trop souvent, sont obligées de passer immédiatement de l’hôpital à l’atelier.
Évelyne se leva pour aller déposer un baiser sur le front de son père, et revint silencieusement à sa place.