— Allons, vite, chéri ! Et comme j’ai un peu mal à la tête, je demande permission aux autorités de me coucher ensuite sans redescendre.
— Couchez-vous tout de suite si vous souffrez, fit Mme Davier. Loys abuse de votre obligeance !
— Du tout ! Sa confiance m’honore et me réjouit ! répliqua Évelyne, avec son aimable enjouement.
Fulvie suivit d’un œil troublé les deux jeunes silhouettes. Ses colères, refoulées à grand’peine, se manifestèrent sous forme de juste et violente indignation.
— Ah ! je n’en puis plus de voir cette pauvre petite, si candide, si aveugle, si dupe, sur le point d’être victime de votre crédulité ! Oui, vous, son père, avec une confiance obstinée, vous prêtez la main à ceux qui trahissent votre enfant et lui préparent une douleur peut-être irrémédiable !
— Qu’est-ce à dire ? interrogea Davier, blêmissant.
— Soyez franc avec vous-même. N’eussiez-vous pas accepté facilement Valentin Clozel pour gendre ?
— Je… je ne me suis pas posé la question… dit le médecin en hésitant. Mais où voulez-vous en venir ?
— Eh bien ! je suis certaine qu’Évelyne ne considérait pas ce garçon avec des yeux indifférents. Je puis vous annoncer, sans me vanter du don de seconde vue, une prochaine visite de M. Clozel père, pour une proposition de mariage… qui ne concernera pas Évelyne. Son fils s’est toqué de la transcendante Raymonde. Je m’en aperçus à Vevey. C’est pour cela que je précipitai le départ de cette ville. Je vous avais toujours prédit que votre complaisance pour ces aventurières vous serait préjudiciable un jour ou l’autre. Ce jour arrive. Vous avez couvé une vipère pour mordre le cœur de votre fille !
— Vous allez trop loin ! murmura Davier, en qui se redressait le sens de la justice, au milieu d’un chaos de douloureuses anxiétés. Vous allez trop loin ! répéta-t-il, la gorge étranglée, le visage altéré, mais reprenant la maîtrise de sa pensée et de ses sentiments. Admettons que Valentin se soit épris de Raymonde, que celle-ci réponde à cette inclination. Il ne s’ensuit nullement qu’elle ait comploté de trahir son amie : l’amour souffle où il veut. Et il n’est pas certain non plus que le cœur d’Évelyne ait parlé, comme vous le présumez.