Fulvie s’enfonça dans sa bergère. Ses yeux noirs, intensément agrandis, formaient deux taches obscures dans son visage décoloré. Davier continua :
— D’autres indices, impondérables, se groupaient peu à peu, fortifiant les présomptions d’abord repoussées derrière le voile. Ludovico — pardon, suis-je étourdi ! Marco — pour n’avoir pas eu, au moment décisif, le courage de considérer la rude Vérité, se trouve désormais la proie du remords. Lui, réputé intègre et droit, il a manqué au plus élémentaire devoir : aider la Justice à découvrir le coupable.
Ainsi l’innocence de Raynaldo eût été pleinement démontrée, et le bonheur de deux pauvres enfants qui s’aiment ne serait pas compromis. L’heure arrive, où toute défaillance se paye !
Un silence profond s’était établi, tandis que Davier, livide, s’accoudant à la tablette de la cheminée, poursuivait d’une voix blanche :
— Le voile tendu étant déchiré, Marco examina ce qui lui restait à faire. L’homme assez vil, assez cynique, pour profiter d’une circonstance funèbre, assez lâche pour tolérer qu’un autre fût soupçonné à sa place, ne serait certes pas capable d’un acte de virile franchise. Rien à attendre de Pietro, rien que des bouffonneries et des pasquinades ! Le mari de Margherita alors se décide à agir. Il existe, dans la cour du Palais des Doges, des piliers creusés où se déposent les lettres de délation. Marco écrira le récit du forfait impuni, revendiquera sa part de responsabilité en dénonçant sa faute de faiblesse et d’amour — puis, possédant un sûr moyen de délivrance dans le chaton de sa bague, il ira jeter cette missive dans une bocca de marbre du Palais.
Mme Davier quitta son siège, traversa le salon, vacillante, tremblant si fort que les franges perlées de sa robe frissonnaient. Et s’accrochant à son mari :
— Non ! non ! non ! articula-t-elle, la voix rauque. Non, cette lettre où cet homme trop bon s’humilie à l’excès, il ne l’enverra pas ! Car sa femme surviendra tandis qu’il l’écrit — oui, cette femme exigeante, aveuglée… Pour elle aussi, le voile se déchire ! Ah ! que de choses lui sont enfin compréhensibles !
XI
Fulvie dut s’arrêter, suffoquée par l’émotion. Mais, imposant silence du geste, elle rassemblait sa rare énergie jusqu’à paraître farouche de désespoir et de résolution, tandis que tombaient de ses lèvres ces phrases brèves et hachées :
— Comment crier mon repentir ? Je suis la cause. Car j’ai couvert de mon affection ce fourbe, ce capon, ce misérable que je répudie aujourd’hui ! Et l’on ne voulut pas l’atteindre à travers moi, on craignit de me faire mal !… Et je ne comprenais pas ! Et je raillais, et je m’indignais, et je m’offensais ! Ah ! quelle fierté doit vous rester, pourtant, quand on se voit la sœur de cette loque vivante ! Je l’observais tout à l’heure, et tout, dans sa contenance, confirmait la vérité de ce qui était dit !… Ah ! oui, Stany, voilà du théâtre, comme tu es incapable de l’imaginer !… J’ai l’impression de jouer un rôle, dans un cauchemar dont on se réveille en se disant : Ah ! heureusement qu’une telle horreur n’est pas vraie ! Et cela est vrai ! vrai ! proféra-t-elle dans une plainte presque sauvage.