Fulvie, pâlissante, oubliait sa broderie. M. Clozel, penché en avant, observait, apercevant enfin le fil conducteur dans ce dédale où il s’égarait d’abord. Louis Davier s’était levé, allant et venant lentement devant la cheminée, mais s’arrêtant parfois droit en face de son beau-frère.
— Voici les serviteurs qui découvrent le mort. Rumeur. Émotion ! Affolement du personnel ! On constate la disparition du coffret. L’intendant est resté le dernier. On trouve le collier entre ses mains. Tumulte. Raynaldo est arrêté.
— Bref ! encore une erreur judiciaire ! remarqua Me Bénary ! Mais il s’en commet de tous temps ! J’en ai connu, pour ma part, de bien regrettables ! Je vous demande pardon de l’interruption, cher ami, et encore plus à vos auditeurs… dont je trouble stupidement le plaisir.
— Un maître de la parole ne saurait garder longtemps le silence, insinua le médecin avec une malice amicale. Et vos réflexions judicieuses encouragent mon amour-propre d’auteur ! Ne les ménagez donc pas ! Je reprends… Un seigneur, ami du défunt, Marco — appelons-le Marco ou Ludovico, ad libitum ! — appelé dès la première heure dans le palais endeuillé, trouve, par hasard, dans la pièce mortuaire, — une mince tablette d’ivoire. Il y lit, en tressaillant, quelques mots tracés par la main de son beau-fils. Oui, Marco a épousé une veuve qu’il aime follement. Il sait le fils de celle-ci, Pietro, libertin, léger. Mais de là à l’accuser d’un vol honteux, Marco ne peut en accepter même la supposition et se taxe de démence. La tablette a pu se perdre pendant le bal. Il relègue le doute terrible au fond de son âme et s’interdit de jamais l’examiner. Un voile tombe, qu’il ne soulèvera pas, afin de sauvegarder la paix de la femme tendrement aimée.
Cependant il sait l’honnêteté foncière de Raynaldo. Celui-ci a été jeté en prison.
— Les Plombs ! ricana Stany, qui se composait une attitude insouciante et fanfaronne.
Le docteur laissa tomber sur le jeune homme le regard tranquille, au froid éclat, dont un dompteur maîtrise un chat sauvage. La sueur perla à la racine des cheveux du persifleur.
— Les Plombs, soit ! Ajoutez même que Raynaldo, tourmenté par la question, a dû passer plusieurs fois le Pont des Soupirs. Marco, sentant confusément qu’une grande injustice va se commettre, affirme que Lazzaro lui avait parlé du bijou, destiné à Maddalena, la fille de Raynaldo. Son témoignage, aidé de plusieurs circonstances…
— Oui ! intervint encore Me Bénary, on pourrait imaginer que le roi Carnaval règne à Venise, et qu’un Arlequin est allé vendre les bijoux volés, dans une petite boutique de recéleur de la Merceria.
— Pittoresque intermède ! Merci, maître ! Et dire que nous abandonnerons ce scénario émouvant à Stanislas de Lancreau, sans prétendre à des droits de collaboration ! Attendez ! Voici la partie vraiment pathétique ! Raynaldo, relaxé sans procès, demeure entaché aux yeux de tous. Le mariage de Maddalena ne se conclut pas. Les parents de Valério, grands verriers de Murano, probes et puritains, ne se décident pas à accepter pour belle-fille l’enfant d’un homme suspecté. Raynaldo meurt de chagrin, après ces secousses. Marco cherche à secourir la veuve et l’orpheline du malheureux, mais alors — avec quelle amertume ! — il voit sa femme, sa chère Margherita ! prendre ombrage de cette légitime sollicitude.