— Peut-être un voile d’odalisque ! avança Stanislas. L’Orient comme décor, ce serait fameux !

Davier porta à ses lèvres un petit verre de vieux cognac dont il but quelques gouttes. Fulvie s’étonna de ce geste ; depuis longtemps, son mari s’abstenait de tout alcool. Une sourde inquiétude s’éveilla en elle. La physionomie du docteur lui parut étrange ; le sourire s’effaçait, les prunelles se fonçaient. Peut-être étaient-ce là simplement des symptômes de concentration intellectuelle. Négligemment, le médecin releva l’observation de son beau-frère.

— Oh ! quant au décor, mettez-y toutes les somptuosités que vous voudrez ! — Une ville d’art… Bruges, Florence, Venise… ou Versailles même ! Pourquoi pas ?… Et cela à n’importe quelle époque !… Donc, en un palais, rempli de chefs-d’œuvre, vit un vieux seigneur, dilettante, qui se plaît à réunir une société choisie !… Tenez ! je vois très bien cette fête à Versailles… au XVIIIe siècle ou même de notre temps. Vous me suivez bien ? ajoutait-il complaisamment à l’adresse de son beau-frère, assis en face de lui.

— Très bien ! assura Stany, dont les yeux verdâtres cillèrent nerveusement.

— Une soirée touche à sa fin. Musiciens, dames et gentilshommes se retirent. Le vieux seigneur confère avec l’intendant d’un de ses domaines, qu’il estime particulièrement. Il lui fait don d’un collier pour sa fille qui vient de se fiancer, la jolie Maddalena. Tiens ! malgré moi, mon imagination m’emporte vers Venezia ! Je vois la scène poétique, la nuit étoilée, les gondoles, attachées aux pali, la barque emportant l’intendant Raynaldo qui s’éloigne… N’est-ce pas suggestif ?

— Absolument ! approuva Bénary, avec une subite ardeur. Je vois cela par vos yeux, si on peut dire !

— Enchanté de vous intéresser, maître ! Mon vieux seigneur — admettons qu’il se nomme Lazzaro — quitte le péristyle, rentre lentement dans les galeries vides. Il atteint une pièce plus étroite, où il a rassemblé ses trésors artistiques les plus précieux. Soudain, une tapisserie s’écarte, un homme surgit. Lazzaro, violemment surpris, porte une main à son cœur qui craque d’effroi ; il étend instinctivement l’autre vers la tenture de la paroi dont la frange s’arrache. Et il tombe, sans une plainte, sur le dallage de marbre.

L’inconnu, interdit lui-même devant cette chute, s’approche, s’agenouille, desserre la cravate. Au fait, Lazzaro portait-il une cravate ?… Ça dépendra de l’époque choisie ! Vous vous documenterez à cet égard.

— Parfaitement ! bégaya Stany, allongeant les jambes et roulant une cigarette d’un air dégagé. Continuez ! Je palpite !

— Si le début vous empoigne déjà à ce point, je dois tout espérer des péripéties qui suivent ! articula Davier avec une ironique satisfaction. Notre individu palpe la poitrine, le pouls de l’homme inanimé. Plus rien ! Un cadavre ! Quoi faire ? Sa mimique traduit son embarras. Pas un serviteur en vue ! Et puisque les soins sont inutiles ! Son regard tombe sur une boîte à bijoux, encore entr’ouverte, dans laquelle on a vu Lazzaro chercher le collier, destiné à la fille de son intendant Raynaldo. L’homme, qui est jeune et alerte, saisit la boîte, la cache sous son manteau, saute par la fenêtre. On le voit, dans le dernier tableau de l’épisode, raser les murs d’une ruelle et gagner ainsi le Rialto. Hein ! que de couleur locale !