— Vous n’étiez pas un familier de M. de Terroy. Quel motif vous décida à vous présenter si tard chez lui ? Je vous engage à la franchise absolue. Car l’enquête peut se reprendre efficacement, aidée par des éléments nouveaux qui rendront votre confusion plus complète et les sanctions plus rigoureuses.

Indécis, le jeune homme tournait et retournait ses bagues, cherchant sans doute quelque faux-fuyant ou une insolente bravade. Mais, dans cette suspension, il reçut de nouveau, comme une décharge en plein visage, le regard enflammé de Fulvie. Ce qui lui restait de présence d’esprit s’effondra. Il fixa Me Bénary avec l’expression rageuse de la bête traquée qui fait face au chasseur.

— Autant tout raconter d’un coup, pour être plus tôt quitte de cette sale histoire ! Non, je n’étais pas des familiers de M. de Terroy. Mon beau-frère ne m’avait présenté à lui qu’à contre-cœur, occasionnellement. Mais, à ce moment-là, je rêvais de fonder un organe artistique. D’autres, depuis, m’ont volé l’idée ! Toujours ma chance ! Je cherchais des capitaux. L’inspiration me vint de gagner à mon projet M. de Terroy, que l’on disait généreux… Je savais que si je me rendais chez lui ce mercredi-là, je n’y rencontrerais pas le docteur Davier, qui m’eût gêné pour expliquer mon affaire. Je préférais qu’il ne connût pas ma démarche, et j’y allai sur le tard, afin de rencontrer moins de monde. On se couche de bonne heure à Versailles ! J’avisai de loin, sur l’avenue, le groupe qui débouchait de la grille. « Bien ! me dis-je, j’aurai peut-être l’aubaine d’un seul à seul ! » Personne à l’entrée de la maison pour me recevoir. De l’antichambre, j’entendis M. de Terroy qui fulminait, un homme qui marmottait des excuses. Je ne voulus pas les troubler. Puis M. de Terroy se calmait après son sermon, comptait de l’argent que l’autre empochait avec des remerciements attendrissants. Ils se dirigèrent alors vers l’antichambre. Je me jetai dans le petit salon voisin pour ne pas être découvert en posture d’écouteur. Je me moquais des affaires de l’autre. Je m’inquiétai seulement de supputer si le prêt que venait de faire M. de Terroy le mettrait en veine de libéralité ou nuirait à mes intérêts. M. de Terroy mit l’autre à la porte, tira les verrous, revint dans le grand salon, éteignit même un lustre. Je jugeai qu’il était grand temps de me montrer et je soulevai la portière. Mais voilà que ma vue le saisit. Il bat l’air de ses bras, tombe à la renverse. Je me précipite pour le secourir. Et je constate la mort foudroyante. Hébété, je cherche une sonnette. Je ne trouve rien dans la demi-obscurité. Alors je distingue sur une console, éclairé par une lampe, un coffret de métal brillant. C’était peut-être de cette boîte que… Bref, je n’en pensai pas davantage. Le mort n’avait besoin de rien… Et… je pris… l’objet… oui, ce fut plus fort que moi… Je déverrouillai la porte et je sortis en pleine vitesse, par où j’étais venu.

Il étalait la veulerie, l’amoralité de son âme dégénérée, avec si peu de vergogne que les auditeurs en ressentaient le scandale d’une impudeur. Fulvie, affaissée, enfouissait dans le coussin du fauteuil sa tête en feu.

— Ce coffret, interrogea l’avocat, avez-vous tiré parti de son contenu ?

La réponse fut faite du bout des lèvres, avec humeur.

— Ce n’était pas facile ! les bijoux avaient été signalés ! Par ci par là, j’ai pu écouler quelques pierres. Le reste s’est dispersé en cadeaux…

— Les camées ?

— Je les ai donnés à quatre dancing-girls qui s’en allaient en Amérique, et qui les montèrent en épingles à chapeaux.

Fulvie se dressa, terrible, les bras croisés.