Le père et la fille, instinctivement, évitèrent de se rapprocher. Évelyne, déconcertée et attristée, recula dans l’ombre de la charmille comme pour se faire oublier. Le docteur Davier, au contraire, s’avança vers le groupe de dames et prit une chaise, avec l’intention de se mêler à l’entretien.

La présence du médecin fit relever d’un ton la causerie. Mme O. raconta un drame qu’elle avait vu représenter en Allemagne : un magistrat, chargé d’une enquête, découvrait que l’auteur de l’assassinat était son propre fils, et après un combat entre son cœur et sa conscience se décidait enfin à taire l’horrible secret et à laisser le crime impuni.

— Les Catons sont rares à notre époque ! opina la jolie Mlle Z., pour faire preuve d’érudition.

— Oh ! à toute époque, je suppose ! jeta Mme Davier.

— Et puis, vraiment, quelle vertu… surhumaine et inhumaine ! s’exclama une vieille dame, un peu trop plâtrée, mais agréable quand même avec ses yeux noirs, pétillants sous des bouclettes blanches. Livrer son propre fils ! Brr ! Si personne n’en devait pâtir, j’estime que le pauvre magistrat père fit bien ! Pour moi, j’eusse agi de même !… Et vous, docteur ?

— Sait-on quelles lâchetés et quels héroïsmes sont en puissance au fond de notre être ? observa le médecin.

— Ce qui revient à dire, compléta Mme Z., que l’occasion fait les larrons… et les Catons ! Étrange filiation d’idées ! Cet homme antique, maussade et chauve, m’amène à songer à Béatrice Lenda, qui prétend ressusciter les danses ninivites. Il paraît que les représentations données aux intimes, dans son petit hôtel de la rue Vélasquez, sont absolument ahurissantes.

— Mais, fit la vieille Mme Y., les yeux étincelants de malice plus que jamais, si j’en crois les racontars, votre cher mauvais sujet de frère, Fulvie, serait des familiers de la maison. Vous devez avoir des renseignements par Stany !

A ce nom, la physionomie altière de Mme Davier s’adoucit. Stany, unique frère de Fulvie de Lancreau, gai compagnon des années de misère, — alors que le père et les deux enfants subissaient les tiraillements de la gêne, l’instabilité du jour et l’insécurité du lendemain — demeurait, pour la jeune femme, une affection qui primait peut-être les autres.

Stany, inconstant, paresseux, mais d’une grâce câline de grand lévrier, trouvait toujours son aînée indulgente. Jamais le garçon n’avait pu franchir le pont-aux-ânes du bachot. Peu importait à son insouciance ! Vaguement journaliste, vaguement dessinateur, vaguement musicien, bredouillant l’anglais et l’espagnol, il occupait un très obscur emploi dans une agence de voyages. A vingt-quatre ans, Stany n’entrevoyait aucune possibilité d’améliorer sa situation — sinon par un mariage avantageux.