— Plus tard, très tard ! répétait-il quand on lui parlait avenir.

Avec un cynisme ingénu, il laissait entendre qu’il possédait, avec le nom de Lancreau, une valeur monnayable.

Cette lignée turbulente des Lancreau, tout en gardant la particule à travers mille avatars et de nombreuses mésalliances qui en brouillaient le vieux sang, résumait aujourd’hui ses défauts dans Stany, et ses charmes patriciens dans la belle Fulvie.

Le père, plaideur enragé, avait vu fondre l’héritage de sa femme dans des procès sans fin. Échoué en dernier lieu dans une pauvre maison du Chesnay, aux portes de Versailles, M. de Lancreau, frappé d’apoplexie sur la route, recevait, par pur hasard, les soins du docteur Davier, dont la voiture passait, au moment de l’accident. Le docteur accompagna le malade au logis de ce dernier ; la médiocrité banale du lieu s’effaça devant l’apparition d’une jeune fille éplorée, d’une grâce royale.

La frayeur, le chagrin de Fulvie animèrent, ce jour-là, ses traits glacés d’ordinaire, et leur donnèrent la beauté pathétique d’une Iphigénie. Le médecin emporta, dans son âme, cette image saisissante.

Au cours des semaines suivantes, il revit toujours Mlle de Lancreau à travers ce prisme de la première heure, parée des mêmes attraits touchants. Les crêpes funèbres accrurent encore ce charme mélancolique. M. Davier, bouleversé, envoûté, se décida à solliciter la faveur de guider les destins de l’orpheline.

Fille si dévouée, elle serait certainement pour Évelyne la tutrice vigilante et aimante qui tiendrait la place de la mère disparue.

Fulvie avait alors vingt-cinq ans. Aucun parti convenable ne s’était présenté jusqu’ici. Dénuée de ressources, ne possédant ni les talents ni l’énergie morale qui suppléent à la fortune, elle se voyait bloquée dans une impasse lugubre.

Le mariage qui se proposait lui assurait l’évasion dans une existence confortable et un cadre élégant. Ce mari roturier, d’âge mûr, assoté d’amour, serait un serviteur plein de gratitude et de soumission.

Ces réflexions secrètes, les suggestions de quelques sibylles telles que Mme Y. déterminèrent donc Mlle de Lancreau à devenir Mme Davier. Encore drapée d’un deuil sévère, elle vint prendre possession du charmant hôtel, préparé avec sollicitude pour la recevoir.