Davier s’inclina vers la main qui venait d’accentuer, d’un geste, l’affirmation généreuse et la baisa avec reconnaissance.
— Orpheline moi-même, continuait Mme Davier, je sais tout ce qui me manqua par suite de l’absence de direction maternelle. Cette direction, j’ai essayé de la fournir à votre fillette. Mais j’ai vu rapidement que la tâche serait plus difficile que je ne le supposais. On cherche à détourner de moi l’enfant que je veux réformer. Elle se raidit au lieu de s’abandonner. L’influence qui lui fut si pernicieuse, s’exerce encore, sournoisement.
— Oh ! croyez-vous ?…
— Je le sais… Je sais que Philomène poursuit Évelyne, et se trouve partout sur son chemin. En dernier lieu, n’a-t-elle pas réussi à se faire admettre comme lingère à la pension ?
— Je l’ignorais !
Une fois de plus, le docteur se trouvait bloqué. Les allégations de Fulvie, sans que celle-ci le soupçonnât, empruntaient une force secrète, une logique inattendue aux souvenirs que laissait à Davier se récente rencontre avec Philomène. L’animosité de celle-ci contre la seconde épouse s’était décelée. L’homme, embarrassé de remords confus, baissa la tête, inférieur désormais dans la discussion.
— Soyons indulgents ! murmura-t-il. La patience et le temps arrangeront tout.
Fulvie interrompit avec une ironie attristée.
— Non, mon ami ! Ne suivons pas la pitoyable politique du laisser-faire ! Stany en a été victime dans son jeune âge. Ayons le courage d’être clairvoyants ! Vous-même tout à l’heure avez confessé les abus qui se sont produits. Évelyne, par la force des choses, fut abandonnée aux domestiques. Sa première éducation est manquée. Moi, qui représente la règle, je lui deviendrai vite odieuse si je m’obstine à agir. Je n’y gagnerai que de me faire détester. Empêchons cela à tout prix !… Je veux espérer beaucoup de l’avenir. Évelyne doit devenir une jeune fille distinguée, digne de vous, et qui trouvera en moi le guide nécessaire à ses débuts dans le monde. Mais, pour en arriver là, soyez énergique !
Davier pressentait le but vers lequel il était poussé. Il essuya sa nuque et son front, glacés d’une sueur froide.