Quelques tours dans l’étroit espace, et il revint tomber, épuisé, sur le lit, le visage enfoui dans la couverture.
Comment se terminerait cet horrible songe ? Désespérément, il chercha une lueur dans la nuit où il se débattait.
Avec un tenace effort où il rassemblait sa volonté, son énergie défaillantes, Raymond, une fois de plus, reconstituait l’enchaînement des circonstances fatales qui avaient provoqué les suspicions et aboutissaient, pour lui, à cette geôle.
Il se revit dans la bibliothèque-fumoir où, tous les quinze jours, M. Gaspard de Terroy réunissait ses amis.
M. de Terroy était une figure curieuse et sympathique de philanthrope et de dilettante. Difforme, les jambes cagneuses, l’épaule déjetée, il avait renoncé à la vie normale et s’était gardé du mariage. Mais ses goûts d’art, servis par une belle fortune, son intelligente charité lui avaient permis de passer une existence sereine, dont les paisibles jouissances se continuaient dans la vieillesse.
Il avait remarqué Raymond adolescent dans la boutique du vieux serrurier Airvault — un artisan du marché Saint-Louis qui détenait les secrets de la belle ferronnerie d’autrefois. Le petit-fils, orphelin, aidait le grand-père à l’atelier. Les dessins de l’enfant intéressèrent l’amateur. Le jeune garçon avoua son goût pour l’architecture. M. de Terroy intervint pour lui permettre de suivre sa vocation. Ainsi Raymond, à l’âge de quinze ans, devenait petit commis chez M. Menou. Parallèlement à la pratique de sa profession, il poursuivait ses études spéciales, et se faisait bientôt estimer pour son talent.
Aussitôt après son retour du régiment, Airvault épousait la jeune fille qu’il aimait — simple factrice d’une papeterie de la rue Hoche, mais douée de distinction, d’intelligence et de courage. L’avenir s’ouvrit, gai comme l’aube.
M. de Terroy, toujours bienveillant, avait facilité les débuts du jeune ménage, qui lui gardait une reconnaissance profonde. Raymond fréquentait avec plaisir les mercredis de son protecteur. Réunions d’hommes, dépourvues d’apparat, où chacun causait librement, sans autre contrainte que le respect imposé par le lieu, et où s’entendaient, alternant avec quelques morceaux de musique de chambre, des discussions élevées ou ingénieuses sur des points d’esthétique, d’archéologie ou de littérature.
Ces derniers temps, le jeune architecte s’était montré moins assidu. Depuis cinq semaines, Madeleine restait alitée, et, trois jours sur six, Airvault devait aller à Montmorency, pour y surveiller la construction d’un château. Mais M. de Terroy ayant pris la peine de lui reprocher, par un billet, son inconstance, le jeune homme voulut faire preuve de son bon vouloir, et se rendit au prochain mercredi — qui tombait le 12 juin.
Le pavillon de M. de Terroy s’élevait, avenue de Saint-Cloud, dans un beau jardin en terrasse, précédé d’une longue allée que bordaient d’anciennes dépendances, des rez-de-chaussée coiffés de grands toits. Airvault suivit ce couloir à ciel ouvert et entra dans l’antichambre où le vieux domestique le débarrassa de son chapeau et de son pardessus, avant d’ouvrir la porte du studio.